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electrocd

Danse déchiquetée pour corps hérissés de béquilles

Rosita Boisseau, Le Monde, 3 mars 2006

La force de pénétration du spectacle bODY_rEMIX / les_vARIATIONS_gOLDBERG de la chorégraphe Marie Chouinard se mesure à l’aune des béquilles qui hérissent le corps des danseurs.

Collés au milieu du front, du ventre et dans le bas du dos, ces tubes en métal, tout droit sortis d’un catalogue médical, accessoirisent à merveille la danse déchiquetée de la Québécoise. Ajoutez-y un déambulateur pour personnes âgées, une canne montée sur roulettes, des bandages, des élastiques et, last but least, des chaussons de pointes, et vous obtiendrez le corps de ballet le plus mutant du moment.

Cet attirail, plus proche de l’appareillage, ne se contente pas de faire dans le choc décoratif et le racolage gore. Le motif du handicap s’absente très vite du plateau pour céder la place à celui du jeu érotique et fétichiste: portées à même la peau par les danseurs quasiment nus, les prothèses s’apparentent plus à des instruments de plaisir et d’aventure que de souffrance.

Entre fascination et répulsion — en particulier pour les pointes, symboles du dressage du danseur classique —, Marie Chouinard se lance à l’assaut d’un nouveau corps qui redéfinit ses limites, s’invente d’autres lois gestuelles et s’amuse au passage de se voir si bancal, si déjeté, en son miroir.

Proches de certaines photos d’Helmut Newton dans sa période femme nue en talons aiguilles et béquilles, les dix interprètes, harnachés comme pour un rituel «bondage» — on pense aussi aux poupées d’Hans Bellmer et aux créatures sexuelles de Pierre Molinier dans un registre plus soft —, se suspendent en l’air, glissent en grand écart, se frottent avec leurs chaussons de manière insistante. L’autoérotisme de ces exercices éclate: si affinités avec le voisin en train de rouler comme un beau diable accroché à son trépied, l’affaire prend l’allure d’un drôle d’accouplement chair et métal dont le grotesque n’occulte pas la justesse.

Fouetter l’imagination

Car Marie Chouinard, chamane de la danse, pourfendeuse de clichés et obsédée par le corps sexué, n’oublie pas, quelles que soient ses expérimentations, l’archaïsme qui noyaute l’humain. Passée par la danse classique dont elle moque vigoureusement l’image sadomasochiste, elle en déforme les codes avec outrance et malice. Atteignant une sorte de naturel dans la contrainte, ces êtres difformes s’inventent une jouissance accessoirisée qui s’impose avec une crudité non dénuée d’humour.

Les Variations Goldberg, de Bach, interprétées par Glenn Gould puis vrillées par le musicien Louis Dufort, achèvent de griffer les corps qui ahanent, hululent, hoquettent. Symphonie dissonante, bODY_rEMIX / les_vARIATIONS_gOLDBERG s’affranchit de tous les us et coutumes pour fouetter l’imagination du corps en mouvement. Jusqu’aux béquilles et autres appareils franchement morbides qui brillent tout d’un coup d’un attrait insolite…

Les Variations Goldberg […] vrillées par le musicien Louis Dufort, achèvent de griffer les corps qui ahanent, hululent, hoquettent.