Nous avons entrepris l’exploration des travaux de l’école de Montréal. Et nous avons commencé avec celui qui en fut l’inspirateur et l’animateur, Francis Dhomont. Je vous propose de poursuivre l’exploration du catalogue de ce compositeur qui, après avoir découvert très tôt, dés la fin des années quarante les musiques sur bandes, n’a vraiment commencé à composer qu’à la fin des années 60. Nous allons aujourd’hui poursuivre avec des extraits de Forêt profonde, une œuvre voisine par la forme et la durée de Sous le regard d’un soleil noir, il s’agit là encore d’un cycle qui comprend 13 pièces et dure, tout compris, près d’une heure, mais beaucoup plus récente puisqu’achevée en 1996.
Dans cette œuvre on retrouve ce goût pour les textes savants, psychanalytique, qui est la marque de Francis Dhomont. Il s’agit, cette fois-ci, de textes de Bruno Bettelheim sur les contes de fée. On aura remarqué la place de la voix et la manière originale dont Francis Dhomont la traite, aussi respectueux de la tessiture des voix que du sens des mots prononcés. Dans une interview qu’il m’a accordée, il s’explique sur cet usage de la voix, sur son goût pour le mélodrame, un genre musical qui consiste à associer à de la musique des textes parlés et qu’ont pratiqué des auteurs aussi différents que Schumann, Liszt, Berlioz ou, plus près de nous Stravinsky dans l’histoire du soldat, Poulenc sur des textes parlant de Babar ou Honegger. Mais rares sont ceux qui en ont fait un usage aussi intense et systématique que Francis Dhomont.
Forêt profonde explore le monde des contes de fée, mais aussi celui des forêts qui servent souvent de cadre à ces contes. Un monde des forêts que Francis Dhomont avait abordé quelques années plus tôt, quoique de manière plus problématique, voire intrigante, dans Drôles d’oiseaux, une œuvre de 1985-1986, qui se distingue du reste de sa production par son utilisation des techniques électroniques. Dans la pochette du disque, Dhomont nous présente cette œuvre comme «une curiosité unique dans sa production.» Une curiosité qui mérite, je crois, qu’on s’y attarde quelques instants. La musique électronique telle que pouvaient la pratiquer des compositeurs comme Stockhausen est un peu passée de mode chez les compositeurs savants, malgré ou, peut-être, à cause de son succès dans la musique populaire. Et c’est dommage.
Comme l’indique le titre de cette œuvre, Drôles d’oiseaux, Francis Dhomont a toujours entretenu une relation intime avec la nature. Relation qui l’a amenée, jeune homme, à faire un retour à la nature et à s’installer en Provence. On retrouve dans plusieurs des titres de ses œuvres des allusions à des oiseaux, à l’environnement. C’est le cas, par exemple, de Vol d’Arondes, une œuvre de 1999 révisée en 2001 réalisée à partir de sons saisis en Provence et d’autres repris de Drôles d’oiseaux. Comme beaucoup de ses collègues, Dhomont n’hésite jamais à retravailler ses œuvres, à cannibaliser son propre répertoire, à réutiliser des sons déjà montés dans des pièces antérieures. Ces musiciens qui ont choisi de travailler sur bandes, avec des magnétophones et des micros ne sont pas seulement des compositeurs, ce sont aussi des preneurs de son, des promeneurs qui nous apprennent à entendre notre environnement, qui nous font découvrir ces sons qui nous entourent et qui, cependant, échappent le plus souvent à notre conscience.
Il y a dans Vol d’Arondes quelque chose d’un portrait ou, plutôt d’un paysage au sens que les peintres donnent à ces mots. On y entend des hirondelles, un avion, le bruit d’un soir de festival avec ce qui pourraient être des applaudissements, des cris… Cette musique s’inscrit dans une veine plus intime de l’œuvre de Dhomont.
Cette manière de traiter le son comme des couleurs sur une toile modifie le rapport du compositeur à son environnement. Tout comme les impressionnistes avaient pris leur chevalet et étaient aller peindre sur le motif, les compositeurs de musique électroacoustique se sont ouverts au monde. Et cela leur a donné la possibilité ou, qui sait, l’envie d’écrire des œuvres qui raisonnent directement avec l’actualité.
On sait que composer des musiques politiques a été une tentation des compositeurs tout au long du 20ème siècle. On retrouve cette même volonté d’exprimer des opinions avec ses moyens propres chez Francis Dhomont, dans cette Lettre de Sarajevo qu’il a composée en 1995 et 1996 et dont il dit: «Devant les débordements du cynisme triomphant, je n’ai pu cette fois-ci me contenter des jeux formels et esthétiques chers au compositeur. J’ai donc, naïvement, voulu parler de l’horreur et de la honte. Le titre a surgi, évident: la «lettre» qui informe de l’étendue du désastre et qui, en même temps, lance un cri dans le désert des nations. Sarajevo, parce que cette ville, parmi tant d’autres, symbolise l’incohérence tragique du retour en barbarie de notre époque.»
Musique politique, l’expression laisse souvent incertain, hésitant, mal à l’aise et, cependant, à l’écoute de cette œuvre sans concession on devine le projet de Dhomont, son désir de mettre en scène sans la moindre emphase, sans le moindre effet, une musique épuisée, enchaînée, comme prisonnière de menottes sonores.