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electrocd

Francis Dhomont

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    Critique

    François Tousignant, Le Devoir, 8 mars 1997

    Chose promise… Voici donc la deuxième partie de ce fabuleux mélodrame de Francis Dhomont Cette fois c’est par la porte des contes de fées, de Grimm notamment, que l’imagination créatrice de Dhomont vient nous déranger et nous enrichir.

    Il s’agit de la troisième version que le compositeur livre de son œuvre, lui qui, comme Boileau, cent fois sur le métier… La musique y est plus prégnante que dans la première partie du cycle. On pourrait lancer l’hypothèse que le compositeur s’est plus servi de la parole comme moteur dans la première partie du cycle (Sous le regard d’un soleil noir), territoire des adultes, et qu’il a plus besoin d’enrobage sonore pour aborder le monde de l’enfance, plus fugitif et plus intuitif. Le discours de deuxième niveau est donc plus utilisé.

    S’inspirant fortement des travaux de Bruno Bettelheim sur les contes pour enfants, de manière un peu trop soulignée en un certain passage, Dhomont tente d’allier discours fantastique et séduisant (on pense parfois à des trames sonores d’Hollywood) à celui plus exigeant de la confrontation avec des utilisations acousmatiques pures et dures (la «fureur humaine»). Le résultat est fascinant. Comme par exemple, dans le début de la troisième partie où la trame narrative est claire et efficace. Des sons «bizarres» et tout à coup une chaude voix de femme qui dit «Ce n’est rien» et plus loin: «Qu’est-ce qui se passe?».

    Oui, il faut vraiment écouter cela comme un conte de fées. Francis Dhomont se révèle ici un formidable conteur. Et même les enfants embarquent dans son périple, y comprenant bien ce qu’ils peuvent, comme nous d’ailleurs.

    On oublie la technique tant tout cela est fait avec l’inéluctabilité de la vérité qui se dévoile. Je parle ici aussi bien de la réalisation sonore et de la mise en bande (équivalent à l’écriture de la partition pour Dhomont) que de la structure du propos. Un mélodrame, c’est avant tout du théâtre, et Dhomont se montre dramaturge trés original et sûr. Sitôt qu’on pense que la pièce va tourner en rond, arrive une clé — sons synthétiques, parole, sons familiers, Scènes d’enfants de Schumann, bruits connus — qui nous ouvre une nouvelle porte de perception et de compréhension. Encore une fois, Dhomont joue du Labyrinthe en véritable Dédale: il conçoit un édifice dans lequel on pénètre sans savoir comment on en sortira, chacun à sa manière.

    C’est donc la partie forte du cycle qui se clôt ici. On a l’impression qu’on ne saurait applaudir: on est tellement pris par cette musique, que quand se fait le silence, on le cultive afin de mieux se pénétrer de ce qui pourrait bien être en passe de devenir une des réussites acousmatiques les plus grandes de cette fin de siècle.

    … une des réussites acousmatiques les plus grandes de cette fin de siècle.

    Aux antipodes des apparences

    François Tousignant, Le Devoir, 1 mars 1997

    Magnifique cadeau que cette mise en compact de la musique de Francis Dhomont. Vraiment, il faut saluer bien bas et avec une infinie gratitude l’initiative des Jean-François Denis et consorts pour avoir vaillamment produit ces disques magnifiquement et très originalement présentés, qui ne cessent de nous faire faire des découvertes et qui sont d’une qualité plus qu’exceptionnelle.

    J’ai écouté trois fois la première partie du Cycle des profondeurs que l’on présente ici et qui s’intitule Sous le regard d’un soleil noir (je vous parlerai bientôt de la seconde, Forêt profonde), pour chaque fois me demander; «Mais qu’est-ce que cette cette musique de la non-musique a pour m’émouvoir si musicalement?»

    Ce qu’on entend, c’est d’abord un texte qui s’inspire de la réflexion psychanalytique (fuyant donc tout le psychologisme facile) et de la difficulté de l’existence dans son sens le plus vaste. S’y allie cet intérêt de Dhomont pour orienter son message par une qualité littéraire certaine et sérieuse. On ne lit pas ce texte comme un poème; on le lit comme prétexte au poème ultime qu’est sa mise en sonorisation dans l’univers d’apparence discret du compositeur. Attention: en art, les apparences sont trompeuses!

    Le verbe prend toute sa portée dans son contexte. Ici, il se conjugue avec un traitement subtil des mots dits, des significations orientées par le contexte musical. Ou alors serait-ce le contraire? Est-ce que la mise en forme de ce texte, la vraie porteuse de sens dans sa profondeur car la moins immédiate, ne serait-elle pas cet état béni de l’art musical que le mot nettement énoncé vient révéler à notre conscience acoustique?

    On le comprend, le va-et-vient entre les formidables réseaux créés ici par Dhomont est infiniment riche. A chacun, donc, sa propre stratégie, dont l’effort lui sera récompensé par une émotion — oui, une véritable et profonde émotion — d’autant plus pleine qu’on désire recommencer l’expérience.

    Le compositeur se fait Virgile et nous Dante. Le labyrinthe de l’Enfer, s’il est moins violent ici que dans les images apocalyptiques de l’Italien, n’en rejoint pas moins la même originalité, faisant renaître en nous cette quête d’un idéal nouveau. L’exploration est sombre.

    Le court poème sur «l’m No One, l’m A No One» va peut-être servir de clé pour tout à coup comprendre à quel travail s’est livré le compositeur pour nous livrer sa pièce. Faites attention: le travail n’est pas la pièce. Cette dernière est le résultat du travail, ne serait-ce que celui d’une main tendue vers l’extérieur.

    On ne trouve pas ici le plaisir léger des valses viennoises, confronté que l’on est aux douleurs de la «maladie mentale». Il y en a que cela choque, mais je suis sûr qu’ils admirent van Gogh. Alors, pourquoi se refuser de faire un autre type d’expérience esthétique? Physiquement, rien n’agresse. Artistiquement, on est pris, séduit et enrichit. Et aussi comblé.

    Physiquement, rien n’agresse. Artistiquement, on est pris, séduit et enrichit. Et aussi comblé.

    Review

    MP, Vital, no 69, 1 mars 1997

    Forêt profonde (which sadly translates as “Deep Forest” — remember that abysmally beige and blandish semi-Gnu Age array of ethnic samples and drum machines with the same name released three or so years ago?) is fabulous. Forêt profonde is the second part of, what is till now, a diptych (preceded by [Sous le regard d’un soleil noir]). A third part is imminent.

    Styled an acousmatic melodrama, Forêt profonde is based on the fascinating book The Uses of Enchantment by Bruno Bettelheim, and it has gradually taken shape as a composition over fifteen years, culminating in two years’ final production. It is, like Bettelheim’s book, a guided tour of the childhood soul, which itself is nothing more than a return to the initiatory world — both cruel and reassuring — of fairy tales. The composition is divided into 13 sections (6 of which are purely instrumental) all of which contain some form of quotation from Schumann’s op.15: Scenes From Childhood. Texts by Hans Christian Andersen, Dante, Those Grimm Brothers, Shakespeare and of course Bettelheim himself are used in the piece.

    The recurring theme in fairy tales of being lost in a forest (it’s up to you to work out the psychological parallels here) is reiterated here too. To anybody who has heard fairy tales, this image is unforgettable. As Bettelheim says, “… without fantasies to give us hope, we do not have the strength to meet the adversities of life. Childhood is the time when fantasies have to be nurtured.” Actually, this is probably the best CD I have heard so far this year. Monstrous. Unpredictable. Hallucinatory. It plays on the memories we all have that we connect to specific sounds. It is an intriguing voyage into familiar and dangerous territories where branches snap for no reason, where long shadows flit between the tree trunks and the passing breeze carries traces of wolf-breath. It’s the place where trapped birds are princesses, where the lure is golden, where banished sons become kissable frogs. Magickal slumber, castles and caves, locked rooms (with the key left in the lock, of course) and the endless growth of entangling vegetation…

    … an intriguing voyage into familiar and dangerous territories…

    Review

    MP, Vital, no 69, 1 mars 1997

    Francis Dhomont was born in 1926 and studied under, amongst others, Nadia Boulanger and Charles Koechlin. His theoretical texts and essays are regularly published in various international journals, he lectures regularly and is the author of many radio programmes for national Canadian radio. He has received numerous prestigious awards and now divides his time between Québec and France, teaching electroacoustic composition and theory. These two releases are part of the same group of works titled “Cycle of Depths” (Cycle des profondeurs), which is comparable to his previous “Cycle of Wanderings” (Cycle de l’errance), not only available on empreintes DIGITALes but also on BVHAAST, a Dutch label partly lorded over by Willem Breuker.

    Sous le regard d’un soleil noir or “Under The Glare of A Black Sun” to folks like you and I was originally produced in 1979-80, completed in 1981 and since then has won a bunch of awards for electroacoustic composition. It was inspired by the works of British psychoanalyst Ronald D Laing (author of The Politics of Experience and The Divided Self and one of the first in his profession to explore the potential of LSD in analysis), and tells the story of a slow descent into madness. The spoken texts are quoted from the works of Laing, Plato, Kafka and Buchner. The piece makes us share the anxiety, anguish and solitude of the schizophrenic, attempting to present us with a sonorous image of a (mostly) inaccesible world. Laing himself once said “I cannot experience your experience, or vice versa.” Dhomont presents the experience he thinks they (schizophrenics) have, constructing a more general myth through which the ‘normal’ man may discover his own schizoid traits. Sous le regard d’un soleil noir tells us about ourselves, about the terrifying solitude that faces every man, as if we are sitting at the end of a cavern capable only of looking ahead. There is certainly an element of underlying danger here — not from external forces but rather from those sharp, shiny, sterile, surgical razors with which we perform psychological surgery on ourselves as we lay on a ramshackle operating table constructed out of our belief systems which itself is placed in a dimly lit corner of a huge reverberant space. Bats in the belfry. Too many toys in the attic. No room to spare in this warehouse where ominous chords pace the staves… This is the domain of archetypes.

    Concert Francis Dhomont

    Stéphane Roy, Contact!, no 10:1, 1 septembre 1996

    Superbe concert que celui qui s’est déroulé à l’Usine C le samedi 8 juin dernier. Organisé par l’ACREQ, ce concert Dhomont constitue en effet l’un des plus beaux événements de musique acousmatique auxquels j’ai assisté depuis quelques temps. Grâce à l’excellente acoustique de cette nouvelle salle, à la qualité du système de projection et au grand nombre de haut–parleurs utilisés, les moments d’une musique de très grande qualité ont été, je crois, fidèlement rendus.

    Au programme figuraient trois œuvres acousmatiques: Lettre de Sarajevo, Nocturne à Combray et Forêt profonde dans une version remaniée et augmentée. La première, Lettre de Sarajevo, est un mélodrame acousmatique commandé par le Festival d’Art Acousmatique «Futura 96» (France). Cette œuvre présente une texture complexe, composée d’un riche enchevêtrement de trames sonores qui émergent successivement au premier plan perceptif avant d’être subjuguées par d’autres trames, créant ainsi une atmosphère où plane une constante inquiétude. On reconnaît ici la couleur sonore caractéristique des sons graves, parfois gutturaux, utilisés par le compositeur dans quelques œuvres. Mais cette écriture composée en grandes sections, en longs plans sonores qui se déploient jusqu’à leur extinction naturelle, m’apparaît inusitée dans le travail de Francis Dhomont, du moins dans les œuvres de la «période québécoise» du compositeur. Exempte de ces phases de ruptures, d’interruptions soudaines, de césures dramatiques où alternent tensions et détentes, Lettre de Sarajevo est une œuvre dominée par une tension constante et ininterrompue: les silences entre les sections forment autant de zones d’ombres où résonne encore le caractère dramatique des séquences qui précèdent. Lettre de Sarajevo est une belle œuvre noire et inexorable, un cri tranquille répétant inlassablement que le drame dure même lorsque son souvenir s’atténue dans l’oubli.

    Autre époque, autre sensibilité. Nocturne à Combray est une pièce radiophonique commandée par Radio–Canada et basée sur des extraits de l’œuvre de Marcel Proust, Du côté de chez Swann. Le temps perdu l’est à jamais, et le rêve s’y confond avec la réalité: dans Nocturne à Combray, le matériau sonore est allusif et onirique, parsemé de citations nostalgiques (cet illusoire temps retrouvé?) qu’évoquent quelques litanies errantes de musique instrumentale du passé. L’œuvre est ponctuée par l’émergence de nombreuses images fugitives d’êtres et de choses qu’un narrateur à demi conscient se rappelle au creux d’un sommeil agité. La mise en scène de la voix se rapproche de celles que l’on trouve dans les œuvres antérieures de Francis Dhomont, mais ici, me semble–t–il, elle se fait plus lumineuse, épousant ainsi le caractère contemplatif du texte. Cette mise en scène, généralement stable et bien campée, est profilée tout au début de l’œuvre par une mélodie de localisations spatiales et de couleurs timbrales qui fait soudainement passer des segments de mots dans des colorations et des espaces différents. À certains moments, un contrepoint de voix nourri par un phénomène d’écho voile légèrement la compréhensibilité des mots, un peu comme lorsque ceux–ci résonnent obstinément dans un esprit qui vacille entre l’éveil et le sommeil. À chacun sa lecture d’À la recherche du temps perdu; personnellement, j’ai tout à fait retrouvé dans Nocturne à Combray l’atmosphère poétique proustienne.

    Il était une fois une Forêt profonde. Mélodrame acousmatique basé sur la Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim, cette œuvre en treize sections forme avec Sous le regard d’un soleil noir (composée voilà treize ans) un diptyque que l’auteur intitule le Cycle des profondeurs. Les récits apparemment innocents qui ont baigné notre enfance, sont autant d’arbres qui nous cachent les replis mystérieux de la forêt, profonds replis de l’âme que Francis Dhomont sonde à travers une lecture psychanalytique des contes de fées. L’œuvre fait foisonner un riche contrepoint de voix, de textes et de langues. Elle interpole au sein d’une substance sonore saisissante les illustrations successivement mystérieuses et réconfortantes du conte, nous écoutons défiler treize stations qui nous tiennent véritablement en haleine.

    Francis Dhomont joue dans Forêt profonde avec les archétypes, non seulement ceux que le récit porte en lui (la mort, le bonheur, le courage, la peur et ainsi de suite) mais encore ceux que peut évoquer le substrat sonore. Ainsi l’archétype du réconfort et de l’apaisement, suggéré par de tendres berceuses, est brusquement rompu par le caractère tragique et angoissé de morphologies instables. Cette œuvre m’a enchanté, ensorcelé par certains passages énigmatiques qui montrent à quel point l’art des sons sait exprimer l’inexprimable. «Qu’est–ce qui se passe?» murmure au début de l’œuvre une voix inquiète et insolite; une réalité redoutable se cache derrière les paroles qui veulent alors rassurer l’enfant: «ce n’est rien chérie, essaie de dormir…». Ainsi la vie nous détourne t–elle par certaines douceurs de la morbide pensée de notre disparition prochaine.

    Les commentaires didactiques inscrits ça et là dans l’œuvre ne font peut–être pas l’unanimité (un narrateur cite Bettelheim à divers moments); à mon avis ils donnent à l’œuvre une dimension supplémentaire en attirant l’attention sur la signification inconsciente des contes.

    En somme, Forêt profonde est une œuvre prenante et belle qui, je crois, saura soutenir le succès qu’a connu Sous le regard d’un soleil noir. Les deux œuvres devraient être éditées prochainement sur étiquette empreintes DIGITALes.

    La projection en salle réalisée par le compositeur rendait justice à la qualité des œuvres de ce concert. Peut–être aurais–je aimé à certains moments que les niveaux sonores soit légèrement plus élevés, notamment dans Forêt profonde, mais, on le sait, notre écoute peut–être très variable selon le lieu qu’on occupe dans une salle. On ne peut que féliciter les gens de l’ACREQ d’avoir organisé un concert acousmatique d’une telle qualité, car il s’en tient trop rarement ces jours–ci à Montréal.

    Stéphane Roy

    Stéphane Roy royst@ere.umontreal.ca est compositeur. Ses œuvres ont été jouées dans plusieurs pays en Europe comme en Amerique et ont été primées dans des concours nationaux et internationnaux. Détenteur d’un doctorat en composition il enseigne la perception auditive à l’Université de Montréal.

    … un des plus beaux événements de musique acousmatique…
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