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Noces noires

Werner Lambersy

Noces noires (1983)

Werner Lambersy, janvier 1983

À Juliette Rosillon (1916-1983)

Noces noires (1994)

Traduit par Daniel De Bruycker.

Werner Lambersy, January, 1983

Tentative English translation: Daniel De Bruycker, November, 1994 (with thanks to Laurie Radford)

To Juliette Rosillon (1916-1983)

Minutage Texte dans l’œuvre (Français) Traduction (Anglais)

Morte. La gîte des yeux a quitté l’horizon.

Dead. The listing of her eyes has lost the horizon.

Secousses à l’accrochage, le corps restant en gare. Formation du nouveau convoi parmi les aiguillages compliqués de la douleur.

Coupling with a jolt, the body shunted onto a siding. Making up the new convoy through the intricate railway switches of pain.

On prend des images. On regarde l’inconnue rejoindre l’inconnu. On répète l’opération jusqu’à n’être plus concerné.

Taking pictures — watching an unknown rejoin the unknown, then repeating the process until you are no longer affected.

Épingles piquées dans la poupée: on jette du sable dans les machines huilées de l’œil et du sel sur le gel bitumé des étoiles.

Sticking pins into the doll — throwing sand into the oily machinery of the eyes, and salt onto the black ice of the stars.

La mort ne lui ressemble pas. À la clarté du jour, elle laisse un grain de beauté. Sous l’œil gauche, quand le soleil se couche.

Death bears her no resemblance. She leaves the light of day with a beauty spot, right under the left eye, where the sun goes down.

Aujourd’hui, on la conduit vers des jardins hors de la ville. L’aube nous a surpris encombrés de son corps et ne sachant qu’en faire.

Today they move her to some gardens outside the city. Dawn caught us all awkward with her body, and at a loss what to do with it.

Une infinie atomisation. Il ne sent que cela dont il ne revient pas intact, rendu à l’événement plus qu’invalide.

An infinite atomization is all that he can sense — back home alive but not untouched, and more than just disabled as he harks back to the event.

Écrire est à peine pire.

Writing is hardly worse at all.

Incapable d’autre chose pour longtemps, sourd-muet, alcoolique même avec obstination. Paysage de montagne avec pont suspendu rêvant sur l’abîme…

Incapable of aught else for a long time — deaf-mute, alcoholic even, with obstinacy. Mountain scenery with suspension bridge dreaming over the abyss…

Le plus lent est le parfum. Il emploie toute son énergie à n’être pas confondu. Il prépare la transition avec le vide.

The fragrance registers slowest of all, mustering all its energies to rule out any confusing. It provides for the transition to emptiness.

Son nom de morte s’effondre, s’enfonce dans le désastre froid des origines. L’espace est un ventre de chienne errante.

Her death-name caves in, buries itself in the frigid disaster of beginnings — space the belly of a stray bitch.

Nuit soufflant par les naseaux, tordant la langue contre le mufle mouillé; la peau avec de grands plis frissonnants; inquiète de l’aube à l’odeur de boucherie…

The night blows through its nostrils, twisting its tongue about its wet muzzle, with large, shivering folds running across its hide — taking fright at the dawn smelling of a butcher’s shop…

Morts et ils ne prennent le chemin du marché qu’avec des choses à vendre et l’envie d’en acheter; ils sont morts; l’échange est fini et ils vont sans achever, obstinément…

Dead, and even so they will only leave for the market with this and that to sell, for this or that to buy. Still they are dead, dead past all dealing, and thus they go, stubbornly, without concluding…

Théâtre: la mort pose son masque de plâtre. L’étrangère peut enfin se montrer: son visage est doux, l’enfance préservée.

Playhouse. As death dons its plaster mask, the stranger may disclose herself at last — with a smooth face and in the untouched bloom of her youth.

Lit qu’on refermera au bruit mou des pelletées. L’herbe ici n’aura qu’un oreiller dépassant peu.

To be tucked into bed to the soft thud of shovelfuls of earth. Nothing will be left showing the place, but for the slightest rise in the grass for a pillow.

Sur les terrasses mauves de l’été, flottant comme des collines au clair de lune et gardant encore chaude la pierre du jour.

On the mauve terraces of summer, floating like hills in the moonlight, holding the warmth of day within the stone.

Soleil bleu, bancs de brumes à mi-hauteur, rayés de rouges aux endroits difficiles du passage.

Blue sun with banks of fog lying across, streaked red where it struggles hardest to pierce through.

Parlant de l’absente à cause des samares du tilleul…

Reminded of her, the departed, by the keys of the linden tree…

L’île dans la paume des mers. Parfois une vague plus forte montre son ongle verni. La ligne horizontale de son corps allant s’amincissant à mesure.

The island in the palm of the seas. At times a stronger wave reveals her polished fingernail — the low skyline of her body growing thinner as we go.

La douleur va s’éteindre, ses brûlis cesser de mordre. Cendre et nuit jusqu’aux fossés de l’œil où demeure un peu d’eau.

The pain will abate, its bush fires will stop biting. Ashes and night down to the ditch of the eyes, with just a trace of moisture on the bottom.

Cortège pour s’assurer des choses simples, pour retarder l’issue et regarder, puis apprendre en marchant que fermer les paupières, c’est à cause de ça.

In procession, seeking reassurance of the simple things — delaying the outcome for yet a while and watching, then realizing as you walk along that pulling the eyelids down is done on account of just this.

Pain qu’il faut mouiller de larmes, air sinon trop dur à avaler. Excès de nuit sur les extrémités: toucher provoque des étincelles à l’intérieur.

The bread that you need wet with tears, or else the air too hard to swallow. Excess of night on the extremities, the slightest touch striking sparks on the inside.

À force, devant l’espace on n’en peut plus. L’esprit s’épuise: du bois coupé de l’iris, tôt ou tard, on fera du feu.

On and on until you can’t stand the space any longer. The spirit fails you: from the cut log of the iris, sooner or later you will have to lay a fire.

À ce coude du fleuve où ils vont disparaître, déjà séparés par la nuit, quand chaque coup de rame est un oiseau qui tombe…

There at the riverbend, where both will soon vanish out of sight — already divided by the night, when each stroke of the oar is a bird falling…

Des gens saluent comme s’ils allaient nous demander leur chemin. Autour de nous, il n’y a plus que des fleurs qui ont cessé d’avoir mal.

People greeting us as if they meant to ask their way. Those flowers all about us — they too have stopped feeling pain.

Froid intense devant l’âme. Mots par signaux de fumée dans le silence. Commerce de passage entre les hommes, rites et échange des pacotilles de la peur.

Bitter cold facing the soul. Words like smoke signals in the stillness. Roadside business among humans — the rites and the trading of the shoddy goods of fear.

Vol d’étourneaux virant de l’aile et s’abattant d’un coup comme on retourne une carte. Les deux côtés du silence dès qu’on montre son jeu.

A flight of starlings banking on the wing, then swooping like a card turned up. Both sides of silence, the moment you show your hand.

Avec un cliquetis de crémaillères, morts encore dans le remous des mots, juste avant l’ouverture des écluses.

Racks clicking, the dead still in the eddies of words, just before the sluice gates go open.

Chemin montant sans montrer les sommets. Avec des brumes, sur les pins noirs, qui font pencher vers l’abîme. Leurs pauvres mains agrippées…

The uphill road with no view of the peaks — with shreds of fog on the black pine, that bend them down toward the abyss, their hapless hands gripping…

Dans la plus petite salle, la plus obscure dont nous prolongeons les colonnes par de grands cris jetés depuis le pavement froid de son cadavre.

In the smallest, darkest room, extending its pillars with loud screams heaved from the cold pavement of her corpse.

La malle sans poignées du ciel fera plier son porteur: qu’elle contienne aussi l’azur n’y change rien.

The sky a trunk without handles, will break the back of the porter. That it also holds the azure makes not the slightest difference.

Trop de cailloux du cœur dans les étoiles.

Too many heart’s pebbles amid the stars.

Souffrance et solitude sont chose d’un seul. Jamais les mots n’en diront plus là-dessus. Mystère de l’adouce aux pentes d’herbes et de buissons bas.

Suffering and loneliness are things for one alone. Words can never say more about that. Mystery of the stream rushing down the gentle slope through the grass and the low bushes.

Manœuvre périlleuse: le vieux cargo du jour accostant aux fenêtres.

Hazardous manoeuvring as the old cargo boat of the day docks at the windows.

Comme d’habitude, les longs coups de sirène du sang.

The blood hooting like a siren, just as usual.

À toute vitesse dans la tranchée aveugle des vitres, où nous tentons de balancer les galets mouillés de l’œil.

Tearing full speed along the blind trench of windows, striving to aim the wet pebbles of our eyes as we shoot past.

La nuit tiendra comme du béton frais.

The night will set like fresh concrete.

Carton rouge et rejeté par la cartouche tirée du cœur. Chevrotines de cris longtemps à travers la pensée.

Red paper case, ejected from the empty breech of the heart — a buckshot of cries echoing through the mind.

Le trou des yeux noirci de poudre.

The muzzle of the eyes black with powder.

L’oiseau, dans le ruisseau du coude venu boire, et qui meurt avec de petites secousses, là où personne ne touche plus avec amour.

The bird that came to drink in the stream at the elbow, dying now with little flutters, there where no one comes touching with love anymore.

Regard sur des ailes de plus en plus petites, emporté, jusqu’où s’use l’image non contre la surface mais à cette poursuite du fond, sans espoir.

The glance, carried away on wings that grow smaller all the time, out to where the image fades off, not from rubbing against the surface, but from hopelessly wasting away through the bottom.

Nuage sans ombre au sol, pressé de vents venus de loin et fuyant la hauteur, poussé par des souffles qui se servent des nuits pour simplement traverser.

A cloud with no shadow upon the ground, pressed by foreign winds, shunning the height, driven by such breaths as sneak across under cover of the nights.

Noces noires. Mariée à l’éclipse, ayant passé l’anneau de nuit.

Black wedding. A bride to the eclipse, with the ring of night on her finger.

L’amant qu’aucun n’a vu, elle a fermé les yeux pour le voir.

The lover no one could see, she has closed her eyes to see him.

Chemin que nous faisons derrière elle, n’ayant rien d’autre à offrir. Bâtards de cette mort, où nous allons gonflés comme l’ortie contre ceux qui approchent.

The distance that we go following her, for want of aught else to offer — the bastard sons of her death, we will swell like nettles against all who come near.

Bruit de boggies au passage à niveau, le train de marchandises de la mort roulant dans les oreilles, puis laissant le désert.

Bogies rattling at the railway crossing as the freight train of death thunders along through our ears, then off and away, leaving us deafened with the stillness.

Manteau de thyms de l’été: fin de jour tissée avec des matières proches de l’âme. Ces pertes incertaines font partie des départs.

Summer’s coat of thyme. The close of day, woven from materials closely akin to the spirit. Such uncertain losses are part of the partings.

Dire n’est pas aller dehors, c’est faire un peu de place en-dedans pour la réponse des absents. Dire repousse l’encombrement des choses.

To speak is not to go outside — it is to make some room inside for the absent to reply. To speak, driving back the crowding of things.

Le scandale de la mort surprend par ce biais: la perte d’un être pour l’amour. On meurt toujours l’âme sur un vieux lit d’épines et de bois sec.

The scandal of death, surprising us with this new twist — the loss of a being for love. You always die with your soul on an old bed of thorns and firewood.

Lumière, sa trousse à maquillage, puis elle retourne d’un coup le sac trop plein de l’œil pour un troc de dernière minute.

The light her make-up kit — then all at once she will turn the bulging bag of her eyelids inside out for some last minute bargain.

Elle et mon doigt écrivant au hasard dans la poudre de riz une histoire qu’on souffle. La patience des pierres est de porter la nuit sans regarder dehors.

In the rice powder, she and my finger, together, at random, drawing out a story, then blowing it away. The patience of stones is in carrying the night with never a look outside.

Queue de paon de la nuit dont le frisson de plumes se retrousse. Gémissements et plaintes où s’utilise l’art ancien de rejeter vers les limites de l’autre.

The peacock’s tail of the night, tucking up her feathers all a-ruffle — she, moaning, and wailing, falling back on that old trick of shifting it all on your shortcomings.

Le ciel ce matin n’offre que portes basses par où passer en se baissant. Nous avançons par des trous vers un espace d’insectes. Au bout de nos antennes, l’âme s’inquiète.

The morning sky only offers low doorways to stoop under as you go. We proceed through holes to a place of insects — at the tip of our antennæ, the soul gets uneasy.

Dans cet instant sauvage et près des larmes, quand c’est trop fort et que peut-être les morts sont morts de ça…

In this wild instant, close to tears, when it gets ever so strong; and perhaps this is what the dead all died of…

Septembre au bruit d’aiguilles entre les feuilles; dans la chaleur de jupes des jardins, quand on sent contre le ciel ce frottement de peau qu’on ne supporte plus.

September bristling with needles through the leaves — sitting under the sultry petticoats of the gardens, going slowly crazy with the brushing of the sky against your skin!

Au téléphone ce sont eux qui ont appelé.

Telephone. It was they who called.

   Il est tôt.

   It is early.

      Elle est morte.

      She is dead.

Paris n’a pas encore de fenêtres, seulement des rues comme des caveaux.

Paris is without windows as yet, has only streets like burial vaults.

Du bout des doigts, un vent frais longe la cicatrice rose du matin. L’horreur de l’air est de passer d’une bouche à l’autre.

The fingertip of a cool wind lingers past the rosy scar of morning. The horror in the air is in the way it passes from one mouth to the next.

Vague infatigable, ténèbres dont s’obsède le guet: il s’agit de ce lieu où l’on naît de la nuit, d’où la mort nous arrive sans mémoire.

The indefatigable wave, the darkness that haunts the watch: it’s all about that place where we are dropped out of the night, and whence death comes unto us unremembering.

Nuit où le troupeau des choses qu’on oublie avance et broute paisiblement. Lueur aux fenêtres, veilleuse au point du jour, puis confusion et mort par effacement…

Night in which the flock of all that you forget goes on grazing peaceably. Gleams in the windows, a night-light at break of day — then confusion, and death by obliteration…

Morse, de la main moite à la main de marbre par à-coups. Dans les montagnes roule incertain l’orage finissant de sa dernière respiration…

Morse, from the damp hand to the marble hand all in fits and starts. In the mountains, the abating storm of her last breath still rumbling unsteadily…

Marche forcée de l’agonie: certains, au son du canon qui s’éloigne, d’autres en des sorties d’assiégés. Le peuple affamé de la bouche se ruant dans un grand cri.

Forced march of the throes of death: some, toward the sound of cannon fading away into the distance, some in a sally from a place besieged — the hungry mob of the mouth rushing out in an outcry.

Mort et si nous en venons, pourquoi tant questionner? Déclenchement d’avalanches dès qu’elle voulait encore nommer…

Death — and if this is where we have come from, then why all the questioning? Triggering landslides the moment she would put a name on things…

Entrée dans la matrice du monde; tout autour désormais, elle comme un voile; l’univers à travers nous se regarde et nous servons à ce dénombrement…

Entering the world’s matrix. Henceforth shrouded by her everywhere we go. Merely instrumental in the census as the universe contemplates itself through us…

Elle est poisson de grande profondeur, subit d’énormes pressions et croise des monstres. Lumière pâle sous l’eau de la souffrance…

She is a deep sea fish, bearing enormous pressures, swimming past monsters. A dim radiance under the waters of suffering…

Pressés les morts: ils disparaissent vite. C’est plus que l’exil, un exode, pêle-mêle, sans rien emporter, comme à la guerre quand on veut retarder les pillards…

The dead make haste. They vanish quickly. More than just a departure — an exodus, all in a jumble, taking along nothing, as in wartime — hoping to keep the others busy looting…

Elle meurt en état d’étang vide. La carpe, gueule ouverte près du bord, la truite dans la bouche boueuse…

She dies in the state of an empty pond — a carp, gaping near the bank, a trout in the muddy pool of the mouth…

Son visage de monnaie usée! Parfois ses yeux de nyctalope s’agrandissent, puis le gyrophare bleu de son regard se met en route…

Her face — like a worn coin! Now and then her lemurine, day-blind eyes will widen, then the blue flashing lights of her gaze will start spinning…

Elle part à reculons comme absorbée par un buvard d’étoiles. Dans sa bouche, le chiffon de la bonde reste rouge.

Backing out as she leaves, as if soaked up by a blotter of stars. Still red in her mouth, the rag stuffed in the bung.

Express, par les tunnels uniquement! L’âme et le paysage de l’autre tatoués dans les paumes. Les paumes sur les paupières. Les paupières sur les larmes. Larmes noires…

Express train — through tunnels all the way! The other’s soul and scenery tattooed inside your hands — your hands over your eyelids — your eyelids over your tears — black tears…

Obscur contre le bord du nid: tout ce qui tombe voit se refermer sur lui le rideau de lentilles d’eau des étoiles.

The dark, hard by the edge of the nest — the duckweed curtain of the stars ready to come closing in again on any that fall out.

Debout sur la dune, cheveux au vent, seins dressés comme le voulaient les photos de stars qu’achetaient les enfants; figure de proue de son rêve…

Standing on a dune with her hair trailing in the wind and her breasts standing out — all just like in those photos of movie stars which children used to collect — the figurehead of her own dream…

C’est contagieux la mort!

Death — so terribly catching!

Ne pas laisser ensemble les vivants et les autres.

Never leave the living and the others together in one place.

Ils se confondent trop. Cela rend l’assistance nerveuse.

They get so mixed up that the attendance becomes restless.

Maman! Sourde comme quand nous nous quittions et que boudeuse elle ne répondait pas. Soupe que l’on faisait avec l’os du départ, qui nous tenait au ventre, longtemps.

Mama! Turned deaf, just like she used to when we were breaking apart and she would just sit there, not speaking a word back. The broth that we used to cook with the bone of our leaving, weighing in our stomachs for a long time after.

Soleil maintenant dans la cour vide du corps. À chaque battement de cils, une porte se referme et bat… Le cœur comme un haras en ruine.

Sunshine, now, in the lonely yard of the body. With each flutter of the eyelids, a door slams to… The heart like a deserted stud farm.

Passé le dernier souffle, la mort se tient tranquille. Les animaux savent cela qui retournent à leur place sur les genoux.

Once the last breath is gone, death will stay put. Every pet knows that, as it resumes its accustomed seat in the lap.

Parlant du violent plaisir de cette femme de connaître la nuit, qu’on recouvre son visage c’est d’ombre qu’elle a besoin…

About that woman’s wild rapture in enjoying the night — let her face be covered up now, what she calls for is darkness…

Nous, guillotinés du regard, sans visage acceptable pour demain, l’odeur de volaille froide ne nous quitte pas.

Us now, with our glances guillotined, with no decent face for tomorrow, and that smell of cold chicken that will not wash away.

Elle, à la surface du drap, signalant le naufrage caché. Bouée dans le haut et le bas des marées de la mémoire, quand la plage s’enfonce sous les eaux.

Her features on the surface of the sheet, marking the hidden shipwreck — a buoy in the ebb and tide of memory, when the beach sinks under the waters.

L’un vers l’autre, dans le souffle explosé de deux trains qui se croisent. À hauteur de grappins dans l’écran déchiré des rétines.

One toward the other in the blast of air between trains crossing, grapnel-high in the screen of the retina as it tears.

Devenue vieille, elle veut la paix, la géométrie. Ses mains avec des bagues à tous les doigts ressemblent à des calendriers incas.

With age, she would have peace, and geometry. With a ring on each finger, her hands look quite like Inca calendars.

Elle veut aller à l’église où les chiens sont interdits. Alors elle oublie Dieu. Les chiens ont le leur, dit-elle, qui lui suffit, la comble même.

She wants to go to church, except that dogs are not allowed. So she puts aside God. Dogs have a god of their own, she says, who will do fine by her, even overwhelm her.

Veilleur du haut de son chemin de ronde ignorant où reprendra le feu de la douleur.

A watchman going round the rampart walk, not knowing which side the fire of pain will flare up next.

La nuit pousse un caillou, un caillot: elle ne peut plus sortir du labyrinthe de son corps…

The night comes carrying a stone, a clot — now she can no longer escape the labyrinth of her body…

L’enfance aux yeux de porcelaine n’a pas de paupières. L’incendie des soleils la ronge comme ces photos qui rétrécissent en brûlant…

Porcelain-eyed childhood has no eyelids. Gnawed at by the blaze of the suns just like a photograph crumpling up in the flame…

Rue opéra nuit: on répète. Elle meurt dans le long monologue murmuré d’un prénom. Rideau rouge depuis les cintres du sexe. L’art lui donne encore l’appétit de vivre.

Street, opera house, night. A rehearsal. She dies in the middle of the long, half-voiced monologue of a first name. Red curtain from the backstage flies of sex. Art still whets her hunger for living.

Demain, plages de mots qu’il faudra déminer! S’ils sont tendres et patients avec l’objet, le jeu des mains par en-dessous sera possible.

For tomorrow, the beaches of words left to be cleared of mines! Still, if tender enough and patient when talking with the hazard, they might just make it underhand.

Punaisé sur la porte, son nom de jeune fille. Gens et machines à surveiller la mort savent qu’elle s’est remise à naître.

Her maiden name pinned to the door. Those people and those machines that monitor her death will know by now that she has started being born again.

Bombe à chaque explosion du pouls. Fièvre et fin de guerre dans la serre où l’on dort. Nue, elle passe dans le puzzle incomplet de la mère et de la femme.

A shell for every report of the pulse. Fever and an end to the war in the glass house where you are sleeping. Naked, she passed through the unfinished puzzle of the mother, the woman.

Expulsés par milliers du train en gare et traversant le hall, nous nous jetons sur la ville vers une vie organique et chaude cachée derrière des lueurs rouges.

Expelled by the thousands out of the train into the station, then across the main hall to throw ourselves on the city, toward the hot, organic life hiding behind the red glow.

Dormir, dit-elle, c’est entrer dans une fleur fécondée qui se referme lentement. Plâtres tièdes contre son corps froid.

Going to sleep, she says, is like moving into a fertilized flower closing slowly upon itself. Lukewarm plaster trusses against her cold body.

Colin Maillard, les mains tendues vers les hachoirs de l’ombre, frôlant des robes, près des toupies du cœur lentement plus inclinées…

Blindman’s buff, hands stretched out towards the grinders of darkness, brushing dresses, close to the spinning tops of the heart as they go tilting little by little…

Soutenant l’étai de la morte sous tant de nuit. Temps sur le Temps et mort sur de la mort comme ces villes sur des villes et sous le sable, que raconte la nuit.

Supporting the dead one’s stay under all that darkness — Time upon Time and death upon death, like cities upon cities and under the sand, whose tale the night keeps telling.

Emmaillotée dans son linceul, petite et triangulaire momie, nous la hisserons dans un cristal de roche géant, cône d’améthyste où la dresser debout dans la durée.

Swaddled in her shroud, a small, triangular mummy, we shall rig her up into a gigantic rock crystal — a cone of amethyst wherein to set her upright in time.

Elle tire encore la langue, sur son lit de mort. Obscène, l’organe qu’on n’a pu rentrer dans l’orifice. Cela dérange beaucoup la cérémonie.

Even on her deathbed, she still sticks out her tongue. Utterly obscene — the organ which one just could not push back into its orifice, and it greatly disturbs the ceremony.

Pays en grève quand elle meurt. Les deux cortèges se croisent en silence, dans le décor immobile du refus.

The country gone on strike as she died. Both processions walk past each other in silence against the motionless backdrop of denial.

Hôpital d’où l’on sort par derrière, près des urgences encore sanglantes, des poubelles et de la morgue, dans une rue sans fenêtre réservée aux services.

Out of the hospital through the back, next to the still bleeding emergency admittances, the trash cans, and the morgue, along a windowless service alley.

Sa mort est un jardin qu’on ferme, dit un ami. Dehors, les mouettes jettent des cris comme au-dessus de la mer ou des grands dépotoirs.

Her dying is like a public garden being closed, one friend says. Gulls shrieking outside, just like over the sea or above some vast nightsoil dump.

Nous la suivons en rue pour la première fois. Jamais elle n’est allée en rue sans son chien. Elle doit le chercher des yeux. Au carrefour, nous n’avons pas priorité.

For the first time ever, we walk behind her on the street. She never walked the street without her dog — must be looking for it right now. At the crossing, we don’t have the right of way.

Silence, plus que d’habitude, plus qu’on ne peut en supporter seul: la mort est un jeu d’équipe. Il faut partager.

Silence — more of it than one is used to, or can endure alone: death is a team event — something to be shared.

Près du cercueil, gestes maladroits, mal adaptés. On n’a pas pris les mesures: espace encore inconnu de la mort.

About the coffin, with awkward, ill-fitting movements. The measurements must yet be taken — death still an uncharted dimension.

Les gens ne meurent plus chez eux. Fini la brocante d’amour autour du lit. Heureux s’il y a de la famille pour emporter tout ça!

People don’t die at home anymore. No more the hand-me-down of love around the deathbed. Well and good if there’s any family to take it all home with them!

Les voisins ne viennent plus boire ni parler, pour que le pardon soit tout à fait sincère: ils liront cela dans le journal.

These days the neighbours don’t come to drink and talk anymore, so that all may be fully, genuinely forgiven: they’ll read about it in the papers.

Que les plages désertes gardent secrète leur douceur dans l’écrasement des coquillages par le ciel. Boulange de cris dans le pétrin du ventre, nausée…

Let the deserted beaches keep it a secret just how soft they are with the weight of the sky slowly grinding the shells. Oven fuel of cries in the kneading trough of the belly, a sick feeling…

Dies iræ sourdine. La chair et son bruit de machines dans les cales obscures. Anesthésie et rougeoiements soudains de cendres avec le soir.

Muffled Day of Wrath. The flesh with all its engines rumbling down in the darkness of the bilge. Anæsthesia and suddenly the glow of the embers towards evening.

Grand beau de montagne en-dedans: le glacier des étoiles a glissé. La moraine des poumons peut respirer à l’aise avec les pierres.

Clear mountain sky on the inside: the glacier of the stars has slipped — now the moraine of the lungs may breathe easily along with the rocks.

Âme portant au cou le cordon donné de l’horizon. Subtile est la matière de ce dieu qui nous recouvre de sa poussière.

Souls, with the horizon’s gift cordon round their neck. How subtle the stuff of this god who covers us over with the dust of himself!

Œillères d’une aube oubliée: que son cheval de mine ne remonte pas encore. Qu’il aille son chemin de rails entre deux gares, deux regards…

The blinkers of a forgotten dawn: don’t let the workhorse of her emerge from the mine shaft just yet — let it keep its way on the rails, from station to station, from one glance to the next…

C’est arrivé, c’est tout.

It’s happened, and that’s that.

On sait cela comme une trace dans la pierre. Ici, ce n’est qu’un rendez-vous. On dirait du cercueil dans la fosse, un navire qu’on lance…

You know it like a mark upon stone. This here is only a rendez-vous. The coffin in the grave quite like a ship being launched…

C’était d’une odeur d’abattoirs, d’une grande beauté de solitude aussi.

It had something of the smell of a slaughterhouse — and of solitude at its most beautiful, too.

À cet excès, il fallait une excuse: la mort a suffit.

Such excess called for something in the way of an apology: dying is enough.

Son nom, qu’un son rauque désormais remplace. Mourir n’était que jeu de cils.

Her name, replaced from now on by some hoarse rattle. Dying was but flitting her eyelashes.

Il n’y aura pas d’autre pierre tombale que le regard, soudain, opaque et fixe.

There will be no tombstone, save this, her stare, suddenly turned so stony, so obscure.

PS: «C’est maintenant qu’il faudrait manger ma mère, l’ingurgiter, la mêler au secret. Elle apprendra ainsi le reste. La part de naissance qui n’est qu’à moi. La part que j’augmenterai seul. Alors, elle deviendra vaste, ma mère, immense, universelle… Sera la grande présence anonyme, le grand visage inconnu. Il faut manger sa mère, l’avaler, lui offrir à son tour enfin le passage… Les mots ne serviront qu’à dire mon étonnement devant cela.»

PS: “Now is the right time for me to eat up my mother, to gobble her up, letting her into the secret. That she may learn about the rest — the part about birth, which is my own, and mine alone to elaborate. And thus shall my mother become vast, boundless, universal — the great nameless presence, the huge unknown face. One is to eat up one’s mother, and to swallow her, letting her through in turn, at last… The words will only serve to speak my astonishment facing this.”

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