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electrocd

Le luxe de la réflexion!

Laurent Grappe

Redonner du baume au cœur aux arabophones maghrébins, et aussi aux expérimentateurs délicats. Revue & Corrigée, France

À la suite de plusieurs voyages au Liban et en côtoyant ce pays toujours en tension, nous avons voulu parler de la complexité des représentations que les communautés développent sur leurs propres langues face aux cultures dominantes.

«On a oublié quelque chose, et pour apprendre qu’on l’a oublié, il nous faut la souffrance de ceux qui n’ont pas encore pu accéder à l’oubli» dira Philippe Vaernewyck dans le dernier interlude: un fragment d’une de nos nombreuses discussions sur le luxe de la réflexion.

Cette pièce, un être sonore est le fruit de la rencontre avec Isabelle Bassil. À travers son vécu, celui d’une libanaise qui utilise l’arabe avec la distance d’une expérience d’étranger, on peut évoquer l’idée d’une phonographie poètique de l’intimité, d’une intimité avec des textes et une culture. Pour chacun des choix d’Isabelle (Khalil Gebran, Najib Mahafouz, ou un conte populaire comme «le c ur de la mère» par exemple), il existe au fond un portrait, un souvenir, une émotion, une revendication. Une mémoire arabe dans tout les cas. Pour chacune de ces interprétations, nous avons donc créé pour les microphones une situation qui permette le décalage nécessaire à l’accueil de cette expression. Musicalement, il s’est agit de construire une dramaturgie sonore qui conduise l’écoute sur un parcours où la voix crée le mouvement. En laissant vivre les sons et en jouant avec la plus ou moins bonne reconnaissance des sources nous espérons la provocation de l’imaginaire, lié au voyage (et à la langue maternelle), de celui qui ouvre à une interprétation poétique du sens. Les séquences, les sons, ont pour la plupart été joués de mémoire d’après les premiers voyages, sans doute pour les charger des souvenirs «qui s’idéalise». Le luxe de la réflexion!, c’est une tentative de valorisation des langues arabes; les langues écrites autant qu’orales, et au-delà, de tous les langages vécus comme figures stigmatisantes. Par le travail sur l’esthétique et sur la mise en avant de la langue du c ur minorisée, nous parlons de toutes les personnes dont la langue maternelle réveille un état d’insécurité. L’utilisation des moyens électroacoustiques et la démarche concrète appuieront cette valorisation par son statut de musique qui opère sur les qualités de l’écoute tout en confortant les technologies les plus récentes.

Cette pièce, dans un premier temps conçue pour une bande et une comédienne (avec une mise en scène minimale de Jude Anderson) a été créée le 6 janvier 1996 à l’Embarcadère (Lyon) lors de l’exposition collective «comme un murmure». Nous avons entrepris par la suite de mener une action de formation (Inter Service Migrant) autour de ce concept. Cette pièce a été présentée une vingtaine de fois en France puis une version acousmatique a été réalisée qui a fait l’objet de plusieurs diffusions.

CD (MKCD YYY, 2001)

  • Cet article n’est pas disponible via notre site web. Nous l’avons catalogué à titre informatif seulement.
  • Étiquette: Métamkine
  • MKCD YYY
  • 2001
  • Durée totale: 50:46

Sur le web

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La presse en parle

Critique

Jean-Christophe Camps, Revue & Corrigée, no 50, 1 décembre 2001

En 94, Isabelle Bassil et Laurent Grappe rentrent du Liban. Isabelle a déjà quitté le Liban en 1984 pour vivre en France; lui vient de passer quelques temps dans ce pays qui se recherche, après ces années de guerre, un bonheur d’avant les combats. L’avion quitte Beyrouth et une discussion commence: «La réflexion, finalement, c’est un luxe!»

Et ils vont se mettre en route pour une musique, mais surtout pour mettre en route tant d’autres choses vitales.

Alors le travail en studio commence, l’été 95. Laurent enregistre les poésies arabes, lues par Isabelle. Elle, expliquant ses intonations et ses timbres; lui suggérant des intentions, expérimentant des prises de sons. Chemin qui va, pour l’un vers la compréhension d’une pratique, d’une technique, et pour l’autre vers la connaissance d’une culture, d’une histoire. Et chacun a redécouvert ses propres actes pour immédiatement les déplacer de leur place antérieure. Isabelle se redecouvrant dans la langue Arabe se découvre «diseuse» publique. Lui affinant toujours plus ses gestes sonores et ses contrepoints, sort de l’acousmatique concertante pour une «petite forme»:

Petite forme — pour petits lieux — théâtrale, où Isabelle chante, dit en Arabe les poèmes, de Khalil Gibran, Najib Mahafouz, et des contes populaires, au milieu de haut parleurs projetant une bande électroacoustique, foisonnante de mouvements, brillante d’espaces, rutilante de morphologies, et profonde. Car c’est d’une forme spectacle qu’il s’agit à l’origine (une metteuse en scène est même intervenue, Jude Anderson), récital, lecture, conte, pièce mixte pour chanteuse et haut-parleurs, salon philosophique? c’est justement peu définissable.

Là est la merveille!

Car ce que cette musique transpire c’est surtout le chemin l’un vers l’autre, non pas pour que l’un se perde et se dilue dans l’autre, mais faire naitre une forme inédite. Tous les sons le transmettent.

Ensuite le regret, aprés l’avoir vu trois fois au regretté bar associatif le Vendémiaire (96), puis sous le chapiteau du cirque clandestin (2000), et au festival musique et quotidien sonore (2001), que d’autre gens ne l’entendent pas. Cela pourrait aussi servir d’antidote à la propagande raciste d’aujourd’hui. Redonner du baume au cœur aux Arabophones Maghrébins, et aussi aux expérimentateurs délicats.

Alors ce disque, je l’ai attendu. Il tardait à venir.

Laurent Grappe a réussi le passage de cette proposition au disque, recherchant les durées nouvelles, les espaces adéquats, les nouvelles ruptures nécessaires pour ces 50 minutes devenues acousmatiques. La mise en disque (réalisation pour l’écoute seule) est là. Je prends plaisir inouï au casque, à plonger encore plus profondément dans cette intimité sonore.

Je pense que même sans avoir vécu ce parcourt privilégié, ce disque reste délicieux, et indispensable dans le mouvement de vitalité de la musique concrète actuelle. En hors phase avec la mode actuelle, minimale et monodique.

Redonner du baume au cœur aux arabophones maghrébins, et aussi aux expérimentateurs délicats.
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