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electrocd

Metharcana

Artistes divers

… la vivacité de l’expérience artistique… Crescendo, Belgique

  • Fédération Wallonie-Bruxelles; Sabam for Culture

2 × CD (SND 23010, 2023)

  • Cet article n’est pas disponible via notre site web. Nous l’avons catalogué à titre informatif seulement.

Disque 1

Disque 2

  • Étiquette: Soond
  • SND 23010
  • 2023
  • UCC 5051083192989
  • Digipak
  • 125 mm × 143 mm × 9 mm
  • 85 g
Notes liminaires

Préface: Le désir d’écoute

«Je propose à chacun l’ouverture de trappes intérieures, un voyage dans l’épaisseur des choses, une invasion de qualités, une révolution ou une subversion comparable à celle qu’opère la charrue ou la pelle, lorsque tout à coup pour la première fois sont mises à jour des millions de parcelles, de paillettes, de racines, de vers et petites bêtes jusqu’alors enfouies. Ô ressources infinies de l’épaisseur des choses.»

Francis Ponge

C’est bien effet du son considéré comme activité, «chose excitée», et dont l’épaisseur, l’intérieur ou l’envers «tout à coup mis à jour» fait surgir «parcelles et paillettes», oui c’est bien de cet événement et de la surprise qu’il provoque en moi dès son apparition fugace, que me vient avec urgence le désir d’écoute, fort comme la promesse d’un moment important.

L’organe concerné par cet appel n’est pas seulement celui de l’écoute, mais immédiatement associé s’y adjoint aussitôt celui de la préhension / prédation: l’oreille s’équipe d’une main. Pour tenir-retenir-reproduire sous diverses expositions, pressions, expressions. Car cette «chose excitée» qu’est-elle pour m’intéresser, me mobiliser ainsi à mon tour?

Ces questions parmi tant d’autres qui m’assaillent, surgissent de l’étrangeté du «dispositif» acousmatique même: écouter sans voir!

La radio, le cinéma, les arts technologiques partagent cet étrange attrait: celui de provoquer, d’envahir le flux perceptif. Et par-delà codes et mots, de s’adresser sans détour et d’emblée au spectateur ou à l’auditeur «ordinaire», à l’immédiat de ses sensations surgies dans l’urgence d’une immersion, pour l’intégrer, l’incorporer à une situation d’étrangeté, un monde d’images sans cadre ni repère: une situation «extra ordinaire»!

Tout compositeur connaît cette immersion délicieuse dans le total sonore, cette étape historique ultime qui vient surmonter la précédente, celle du total chromatique de l’univers symphonique.

En situation acousmatique, l’invention musicale pénètre (par effraction?) dans cet intérieur des choses qu’invoque Francis Ponge, et se plaît à jouer avec le pouvoir évocateur des sons. Elle entretient un rapport privilégié au réel. Elle inaugure une situation nouvelle: celle de l’écoute autonome. En l’absence de référent visuel, elle produit chez l’auditeur des images inattendues, faites de sensations, de matières, de textures, de couleurs.

Et dès lors, tout son peut s’entendre comme signe.

La magie de l’écoute – si l’on veut d’un mot la pointer pour la saisir vivante – provient pour une grande part de l’empathie qu’elle met en mouvement.

Avant que d’entendre on croit (encore) être soi-même, mais se laisse-t-on attraper au fil de l’attention qu’immédiatement on «devient» l’auteur de ce qu’on entend, l’agent de l’agencement, le personnage central, et tout ensemble, le sujet et l’objet, le voyageur et le paysage, l’amoureux et son aimée, l’aventurier et son aventure.

Mais encore faut-il de spéciales conditions pour atteindre à cette magie phénoménologique: les personnages (pour vraiment vivre) exigent de l’auteur la garantie d’une imagination fertile, fantaisiste et pourquoi ne pas dire délirante, de leur devenir…

… et pour chacun des dix compositeurs de ce bel album, tel est bien le cas!

À ceux qui vont ouïr les musiques ici réunies, si diversement colorées et toutes hautement inventives, je promets de belles métamorphoses!

François Bayle, Ancien directeur de l’Ina-GRM; Docteur honoris causa de l’Université de Cologne; Président d’honneur de Musiques & Recherches [iv-23]

Éloge des influences

Présentée lors de l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958, dans l’écrin futuriste du Pavillon Philips conçu par l’architecte Le Corbusier, assisté de Xenakis, l’œuvre de Varèse Poème électronique marquera les esprits des visiteurs.

Multimédia avant la lettre, la musique est spatialisée sur 450 haut-parleurs et accompagnée de projections lumineuses, de diapositives et de films.

Un an plus tard, Maurice Béjart est invité en résidence au Théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles, après avoir créé en 1955 Symphonie pour un homme seul, le premier ballet de musique concrète sur une musique de Pierre Henry et Pierre Schaeffer.

Le chorégraphe, fondateur du Ballet du XXe siècle, qui créera ensuite Messe pour le temps présent, y fonde l’école de danse Mudra en 1970. Elle attirera des danseurs du monde entier et sera l’élément déclencheur du développement considérable de la danse contemporaine en Belgique, souvent associée à des créations musicales originales.

La Tour cybernétique est érigée peu après le long de la Meuse à Liège, une œuvre monumentale de Nicolas Schöffer, inventeur du concept d’art cybernétique, qui permet d’établir un dialogue entre l’œuvre et son public. Précurseur des dispositifs interactifs d’aujourd’hui, la tour réagit aux sons, à la lumière et aux conditions atmosphériques. Son «cerveau électronique», comme on l’appelait alors, modifie l’orientation de miroirs, l’intensité de lumières artificielles et déclenche des séquences sonores composées par Henri Pousseur.

Ce n’est pas un hasard si la Belgique, petit pays ouvert, partageant des frontières terrestres et maritimes avec cinq pays limitrophes, riche de trois cultures nationales, fut souvent à la fois le creuset et le réceptacle de nouvelles expériences artistiques. Et cette effervescence des années d’après-guerre, soutenue par les évolutions technologiques, offre un terreau propice aux expérimentations, amenant la première génération de compositeurs belges de musique électroacoustique à fonder des studios pour mener à bien leurs recherches. Ils intègrent les influences extérieures: le sérialisme, la musique concrète, la musique électronique.

Henri Pousseur créa ainsi le Studio de musique électronique APELAC à Bruxelles en 1957. Il y fut entouré d’Arsène Souffriau, qui créera en 1959 le Bureau d’illustrations musicales, électroniques et sonores (BIMES), et de Leo Kupper, qui créera en 1967 le Studio de recherches et de structurations électroniques auditives. On lui doit des coupoles sonores culminant à plus de 100 haut-parleurs, dont les trajectoires étaient interprétées en direct par des opérateurs pour les concerts, ou générées en temps réel par la voix des visiteurs, en mode installation interactive, à l’aide du Générateur automatique de musique électronique (GAME) qu’il a conçu.

En Flandre, l’Instituut voor Psychoakoestiek en Elektronische Muziek (IPEM ) fut fondé conjointement en 1963 par l’Université de Gand et par la Radio télévision belge, avec les compositeurs Louis De Meester, Karel Goeyvaerts et Lucien Goethals, combinant les influences de musiques concrète, sérielle et électronique. En 1970, Henri Pousseur fonde avec Pierre Bartholomée le Centre de recherches et de formation musicales de Wallonie (CRFMW), rebaptisé depuis Centre Henri Pousseur (CHP). Il se focalise principalement sur la musique mixte et le geste instrumental.

La génération suivante poursuit cette voie. Un groupe d’étudiants de l’IPEM , dont Godfried-Willem Raes, forment à Gand en 1968 le Logos Ensemble [Logos-Group], qui devient ensuite un centre qui développe une approche électroacoustique originale, basée sur des interfaces gestuelles et des robots musicaux. Le Studio voor Experimentele Muziek (SEM), créé à l’initiative de Joris De Laet en 1973 à Anvers, s’intéresse à la création et à la diffusion des musiques électroacoustiques, et particulièrement à la musique paramétrique et algorithmique ainsi qu’au lien intime avec la vidéo, souvent composée simultanément. Fondé par Annette Vande Gorne en 1982, Musiques & Recherches se focalise sur la musique acousmatique, son enseignement, sa création, sa documentation et sa diffusion à travers le développement d’un grand acousmonium.

Au cours de la décennie suivante, Art, recherche, technologie et musique (ARTeM), fondé par Todor Todoroff en 1992, développe des techniques de transformation sonore interactives, des capteurs et des instruments virtuels à commande gestuelle pour le studio, le concert et la danse, tandis qu’arsis_thesis, créé par Dimitri Coppe en 1998, se focalise sur la spatialisation du son en concert à l’aide d’un acousmonium singulier et de logiciels spécifiques pour l’interprétation et l’improvisation en direct.

La plupart de ces studios ont été créés en dehors d’un cadre institutionnel, suivi souvent d’une reconnaissance plus tardive. Des classes de composition électroacoustique ont progressivement été ouvertes dans la plupart des conservatoires du pays, chacune avec ses spécificités, et particulièrement à Bruxelles, puis à Mons, pour la musique concrète ou acousmatique. Ensemble, ils ont contribué à façonner un paysage électroacoustique varié et protéiforme. Paysage qui s’est enrichi d’un nombre important de studios personnels, devenus progressivement la norme.

Depuis sa fondation en 1994, la Fédération belge de musique électroacoustique (FeBeME) [Belgische Federatie voor Elektroakoestische Muziek (BeFEM)] s’est attelée à renforcer les liens entre les compositeurs des différentes régions et communautés du pays. Elle organise des concerts dans les trois régions et reflète la diversité des approches techniques et esthétiques. Ces échanges réguliers ont créé des conditions favorables aux influences et fertilisations croisées. Le Forum de la création musicale rassemble, lui, en Fédération Wallonie-Bruxelles depuis 2022, des compositeurs de musique instrumentale écrite et de musique électroacoustique sur support dans une même organisation. Ce coffret, à l’instar de quatre autres, est publié à l’occasion de son 20e anniversaire.

Sur ce double album, nombreux sont les compositeurs à avoir complété les techniques d’écriture de la musique concrète par des incursions dans la musique instrumentale ou mixte, à avoir contribué à des spectacles de danse, de théâtre, à avoir composé pour l’image, à s’être formés et développés autour de sources et d’influences variées. Ce sont tous ces éléments et leurs multiples hybridations qui font l’extraordinaire richesse de la scène électroacoustique belge contemporaine. Vous en découvrirez un échantillon sur ce double CD, à travers les œuvres des compositeurs membres du Forum de la création musicale.

Nous avons nommé ce coffret Metharcana, en référence à la pièce éponyme qui ouvre l’écoute, en hommage à Stephan Dunkelman, compositeur et ami trop tôt disparu.

Todor Todoroff, Co-fondateur et président d’Art, recherche, technologie et musique (ARTeM); Co-fondateur et président de la Fédération belge de musique électroacoustique (FeBeME); Co-fondateur et administrateur du Forum de la création musicale; Administrateur de la Confédération internationale de musique électroacoustique (CIME) [vi-23]

Pour les 20 ans du Forum de la création musicale

Depuis 2002, le Forum de la création musicale (FCM) réunit des compositeurs de musique instrumentale écrite et de musique électroacoustique en Fédération Wallonie-Bruxelles. Une série d’albums vous est proposée à l’occasion du vingtième anniversaire de l’association afin de vous faire découvrir la richesse créative de ses membres.

Ce coffret présente un échantillon de compositeurs et compositrices de la scène électroacoustique belge contemporaine. De par leur pratique incessante de la recherche du fait sonore en utilisant des techniques d’écriture concrète ainsi que par des incursions dans la musique instrumentale ou mixte, dans la danse et le théâtre et l’image, ces artistes ont contribué au développement de la musique contemporaine dans tous ses aspects et transcendé les frontières artistiques et se sont formés autour de multiples sources d’inspiration, créant ainsi une expérience sonore captivante et éclectique.

Le titre Metharcana fait référence à la pièce éponyme qui ouvre cet opus en hommage à Stephan Dunkelman, compositeur et ami regretté.

Découvrez une œuvre exceptionnelle qui célèbre le vingtième anniversaire du FCM, une organisation dédiée à l’innovation musicale et à l’exploration sonore. Ce double CD est bien plus qu’une simple compilation, c’est une invitation à un voyage musical incomparable, où les frontières entre les genres s’effacent pour laisser place à une expérience auditive unique.

— [x-23]

La presse en parle

Metharcana, l’écriture électroacoustique hic et nunc

Bernard Vincken, Crescendo, 21 avril 2024

C’est par un double disque que le Forum de la création musicale prolonge son tour d’horizon anniversaire (20 ans), dix pièces pour donner le goût de l’électroacoustique belge contemporaine, assemblées sous un titre, hommage à l’œuvre d’ouverture, due à Stephan Dunkelman, élève d’Annette Vande Gorne (comme bien d’autres ici) qui, outre les diffusions en concert, a beaucoup écrit pour l’image (plastique, cinématographique…) ou pour le spectacle vivant (danse — Metharcana se nourrit d’éléments écrits pour une chorégraphie — et mode — si toutefois la mode est un spectacle): sa musique intrigue, chuchote, retentit (et se coule) dans l’espace.

Avec Io ou là-bas, là-haut, commande du festival Ars Musica en 2011, Ingrid Drese se fait Tijl Uilenspiegel, farceur et gueux des Flandres, pour nous amener, fous que nous sommes de la suivre, à la frontière, parfois vertigineuse (les sons mécaniques, sourds et nerveux à la fois, du métro et de la coupole de l’observatoire, à Paris) entre deux cosmogonies: la pièce est la matrice / résultante de deux autres, l’une née de l’émerveillement devant la coupole de l’observatoire qui déploie son ouverture sur les étoiles, l’autre de laquelle émergent des sons formés comme les légers plis sablonneux de la plage de Coxyde quand la mer se retire. L’idée de Daniel Perez Hajdu pour Abstraire est, en quelque sorte, de déshabiller un monde sonore dense, de l’éplucher pour n’en garder que l’ossature, à partir de laquelle construire (abstraire): une rotation primitive, ritualisée, que le faiseur de sons triture et fait évoluer. Le fragment de vie (Fragment of a life) [de Dimitri Coppe] grince et respire en écho aux mineurs atteints de silicose, impressionnant de présence, claudiquant d’électricité, alors que The Grass (de Charo Calvo, ex-danseuse devenue sound designer), qui lui succède, superpose les voix mâchonnées, parfois des cris réverbérés ou mélopés: on y parle d’herbe, dans une atmosphère qui cultive le glaçant.

J’avais vu If Taxus, de Stéphanie Laforce, aux Belgian Music Days en 2022 à Eupen, qui ne perd, sur disque, rien de sa poésie brute et susceptible, articulée autour de l’arbre funéraire celtique auquel elle se réfère, toxique lien entre morts et vivants. On sait Todor Todoroff, formé aux télécommunications, très impliqué dans la recherche (analyse et synthèse de la voix, informatique musicale, systèmes interactifs, perception sonore): Voices Part III — Resistance est dense, peuplé de multiples formes vivantes, grouille de transformations numériques et spirale autour de sa fascination pour la préférence innée et inhérente que nous avons pour certaines voix plutôt que d’autres. Elizabeth Anderson, américaine installée à Bruxelles, débute L’heure bleue: renaître du silence par lui, un (quasi-)silence qui sort progressivement de sa coque, comme un réveil, comme un éveil, comme une naissance, comme une ascension de l’esprit.

La déploration fait référence à l’œuvre d’art représentant le Christ mort, pleuré par Marie, Madeleine et saint Jean, après la déposition — par extension, la Déploration sur la disparition d’un musicien parle de la mort du musicien: Jean-Louis Poliart part de la lamentation qui chemine parallèlement à la dégénérescence de la vie, du corps, qu’il renforce de crescendos qui poussent la pièce vers son point culminant. C’est avec un tout autre état d’esprit que Raphaël Vens conclut joliment le double disque: Intuitio, frétillant comme les reflets d’une truite au printemps, cultive une allégorie de vie, entre la spontanéité du mouvement sonore intuitif et contrainte raisonnée, pensée — ici les règles programmées de composition assistée par ordinateur.

En quelques étapes cruciales (le Poème électronique de Varèse au Pavillon Philips, la Symphonie pour un homme seul de Béjart, la Tour cybernétique de Schöffer), Todor Todoroff rappelle, dans ses notes de livret, la vivacité de l’expérience artistique, dans un pays petit mais ouvert, qui fait le nid d’un premier jet de la recherche belge en musique électroacoustique et voit aujourd’hui l’émergence d’une génération — en grande partie présente sur Metharcana — qui mêle intelligemment musique concrète et musique instrumentale ou mixte.

… la vivacité de l’expérience artistique…