Avec Forêt profonde, nous sommes plus à même d’entrer en rapport avec la proposition centrale — nous avons au moins tous été enfant, même si ce n’est qu’un des nombreux niveaux où la pièce agit. Chez Dhomont, l’évocation de l’enfance au moyen de contes de fée est puissante — dangereuse même — pour nos sensibilités urbanisées. Ce qui est stupéfiant à propos de cette œuvre, comme c’est le cas avec tant d’autres œuvres de Dhomont, c’est la grande justesse de l’observation — il peut être en train de parler de moi, de ma vie, de mon expérience singulière; la perspicacité coupe l’auditeur comme le ferait un couteau. La pièce présente un entremêlement magistral et poignant de sons de l’enfance (actuelle? remémorée?), une conscience adulte du contenu “réel” des contes de fée, et des références documentaires sur la vie de Bettelheim, qui a survécu à Dachau mais s’est suicidé en 1990.
Ceux qui connaissent d’autres œuvres de Francis Dhomont reconnaîtront quelques marques distinctives: le monde sonore raffiné; les enregistrements de sons du monde réel admirablement réalisés; la simplicité en apparence, pourtant d’une justesse totale par rapport à l’intention poétique, des transformations en studio (de la voix en particulier dans ces deux œuvres); le sens de faire advenir tout au bon moment, à la bonne vitesse, avec la bonne densité; la stupéfiante profondeur de champ, de l’infinité à l’extrême proximité; la référence subtile, non seulement au monde réel (mais qu’est-ce qui est vraiment “réel” dans cette évocation orale d’une super-réalité interne?), mais à un héritage musical dont il est pleinement conscient même si son art se prolonge au-delà de cet héritage. Dans Sous le regard d’un soleil noir, cela se manifeste dans l’insistante note si (si s’emploie également pour marquer le conditionnel en français) qui se répand dans l’œuvre, rappelant ce que le compositeur nomme “la mémoire de Wozzeck” (de l’“Invention” de Berg à partir de cette note dans l’opéra du même nom), et se faisant l’écho de la répétition de ce que Nattiez nomme “le si conditionnel… [qui] devient allitération obsédante”. Dans Forêt profonde, Schumann est la principale référence musicale. Comme Dhomont l’explique, “chacune des treize sections emprunte un bref élément, une couleur, une atmosphère, aux 13 Kinderszenen (Scènes d’enfants)”.
Comme toujours avec les œuvres de Dhomont, l’oreille de l’auditeur est rehaussée par le compositeur dans ces deux pièces remarquables — il nous fait entendre mieux que nous ne le pourrions autrement. Il nous fait prendre conscience des rapports, des subtils échanges et interactions, et par contraste, il confère au matériau radicalement différent un caractère “juste”, organique et logique. Il tient l’auditeur dans une suspension de la croyance, dans un pays magique qui n’est pas sans ressembler à la “forêt profonde” de l’imagination, guidé — ce qui est si rare en ces temps, et est ainsi encore plus frappant — par nos oreilles. Ce que nous dit Dhomont est vrai — la preuve est la confirmation de la perception orale: entendre, c’est croire.