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Billet

Francis Dhomont dans Le Devoir

«Musique acousmatique: Bonheur de la beauté bien pensée», François Tousignant, Le Devoir, 17 décembre 2001
lundi 17 décembre 2001 Presse

La dixième manifestation de musique électroacoustique Rien à voir s’est terminée de la même façon que ce genre de festival a été inauguré: un concert consacré à Francis Dhomont. Un peu comme un salut respectueux à celui qu’on aime affectueusement appeler «l’ancêtre» de l’acousmatique ici. En fait, il y eut bien des expériences faites par des compositeurs avant son arrivée, mais sachons reconnaître la place importante qu’il occupe dans le paysage acousmatique de ce pays.

Francis Dhomont a en effet un mérite double. Le premier est d’avoir su rassembler autour de sa passion. Ensuite, conséquence directe, celle de la faire partager, donc d’enseigner, de poser des fondements théoriques plus rigoureux sur lesquels l’intuition peut se baser pour vraiment se développer en art. Avec cette soirée de Rien à voir, non seulement se rend-on compte des fabuleuses lettres de noblesse que ce genre multiforme a su prendre, mais davantage, on pose une sorte de regard esthétique sur trois générations.

Dans la partie de la soirée réservée aux choix de Dhomont, on a pu (ré)entendre Espaces inhabitables de François Bayle. Même si Dhomont diffuseur regrettait un peu de ne pas encore avoir mis à sa main avec toute la souplesse qu’il désire l’orchestre de haut-parleurs et la console dont il disposait, l’exploit fut loin d’être mince.

Un grand pan de l’art de ce que l’homme de la rue appelle «musique électronique» est malheureusement voué à disparaître dès que la technologie dont il use fait date. Comme sur les produits de consommation alimentaire, on entend souvent des œuvres périmées, où les compositeurs découvraient ici la modulation en anneau, là le sono-gel, les divers oscillateurs ou générateurs algorithmiques et qui, une fois la surprise technologique passée, tombent dans les oubliettes.

L’œuvre de François Bayle montre que, malgré tout cet attirail technique en constante évolution et une quincaillerie qui rapidement souvent devient périmée, une pensée peut s’avérer souveraine et perdurer. Ces Espaces inhabitables peuvent encore longtemps meubler notre panorama musical par leur simple et forte beauté. Bien sûr, on sent la rhétorique — et Dhomont est maître de la rhétorique au sens noble du terme et rend celle du compositeur avec une élégance raffinée. Cela n’empêche en rien que, ne se donnant pas en spectacle ni ne cherchant à être un but en soi, elle participe de plein droit au propos esthétique.

La même chose peut se dire des œuvres de Dhomont lui-même. On sent l’école (au sens de parenté artistique), on entend et reconnaît le style. Dans une ère où l’originalité à tout cran tend à primer, s’asseoir et écouter une musique bien balisée, une technique d’écriture maîtrisée qui laisse place à l’imagination réfléchie, fait du bien. L’art de Dhomont ne s’adresse pas aux couches épidermiques de l’oreille. Le compositeur-interprète nous emmène dans le même domaine que celui des fugues de Bach du Clavier bien tempéré. L’union entre le «propos» et sa réalisation se cristallise en gestes sonores, en images — abstraites ou concrètes — qui dialoguent et qui provoquent le retour à la source de l’émotion originelle sans l’artifice du spectacle d’épate.

Art intellectuel, certes, où la première donnée de l’équation domine et où la seconde se met au service du but recherché, cette musique s’entend avec un classicisme déconcertant de probité et de beauté.

Oui, tout est beau, même si on peut préférer ceci ou cela.

On a aussi découvert Cable Bay, d’Andrew Lewis. Courtes dix minutes où la musique se manifeste en pure splendeur sensuelle, que Dhomont diffuse avec un abandon musical subtil et affectueux. La richesse empoigne et, sitôt la pièce terminée, on se prend à en redemander. Dans le bel environnement sonore que se montre l’Espace Go, cela fait partie des instants bénis. La curiosité est stimulée, aveu non caché du désir de pouvoir entendre davantage du catalogue de ce compositeur.

Des commandes

Voilà pour les deux premières générations. La troisième s’est fait offrir un cadeau lors ce de Rien à voir. Pour remercier ceux qui, étudiants à l’époque des débuts de ces festivals acousmatiques, faisaient office de techniciens et s’occupaient dans l’ombre à installer le bric-à-brac nécessaire, tout câbler, déplacer, bref, ceux qui font que ça marche sans qu’on le sache, on a passé des commandes à ceux qu’on appelle de «jeunes» compositeurs, troisième portée de l’acousmatique formée tant par les élèves des pionniers que, parfois, par les aïeuls. Une commande par concert, en ouverture, soit cinq en tout. Des quatre pièces que j’ai entendues, toutes invitent au même genre de réflexion critique: ces artistes apprennent encore le vocabulaire, ont appris une technique, mais n’ont pas encore trouvé quoi faire avec.

Des enfants qui s’amusent avec des joujoux, voilà ce qu’on entend, et qui tentent de se donner un vernis par ce qui, dans le fond, reste encore une scolaire imitation, un exercice. À leur décharge, le format de dix minutes peut parfois être contraignant quand on a besoin de temps. Chacun à sa manière, semble se réfugier alors dans le confort de la chose apprise (voire de la citation: jeu dangereux que celui d’harmoniser tonalement une phrase aussi caractéristique et riche que le solo de hautbois d’Octandre, de Varèse, exemple entre bien d’autres). Comme si on voulait d’abord se réapproprier l’histoire avant que d’oser se la créer.

Attention cependant: si on doit reconnaître l’échec de ce pan de la manifestation, il faut dire tout aussi fort à quel point il doit se poursuivre. C’est en forgeant qu’on devient forgeron. L’expérience reste le seul remède aux flottements entendus, allant du truisme à la baliverne, se réfugiant dans le no man’s land où se cantonnent les pleutres. C’est ce qu’on souhaite à ces «aspirants»: du courage, de ce courage qu’on mettra nous aussi à les suivre.