Sauter au contenu principal
electrocd

Billet

Louis Dufort dans La Presse

«L’acousmatique à la portée de tous», Philippe Renaud, La Presse, 8 mars 2000
mercredi 8 mars 2000 Presse

«As-tu déjà vu quelqu’un mourir devant toi? Non? As-tu déjà vu les films Face à la mort? La scène de l’électrocution?» me demande Louis Dufort. Oui, oui, ça me revient… Le jeune compositeur de musique électroacoustique est obsédé par la mort ces temps-ci. Obsédé par les atrocités que peut subir le corps humain. Elles provoquent chez lui une émotion dense, brutale, déstabilisanle, qui est au centre des œuvres qu’il nous fera entendre ce soir, lors de la soirée d’ouverture de la série Rien à voir présentée pour la première fois dans les conditions idéales qu’offre le centre Ex-Centris.

«Le malaise m’intéresse, m’explique-t-il depuis le pelit studio qu’il s’est construit au sous-sol de sa demeure. Je m’intéresse à la rupture des attentes de la perception pour créer chez l’auditeur un déséquilibre. C’est là où j’ai le contrôle sur lui!» jubile-t-il.

Sa musigue est en effet inattendue. Sur Zénith l’une de ses plus récentes compositions, la tension est déjà palpable pendant ces premiers instants vaporeux, puis éclate brutalenent. L’impact est terrible et vise au plexus: «J’ai une approche autant musicale que physique.»

Louis Dufort a 28 ans, est diplômé de l’Université de Montréal en composition de musique électroacoustique, ainsi que du conservatoire de musique de Montréal, et trippe sur le techno. Ses compositions lui ont valu de nombreux prix (ACREQ et SOCAN) et sont reconnues autant en France, dans les Pays-Bas qu’aux États-Unis. Mais Dufort est moin sérieux que son curriculum vitae le laisse paraître: «J’ai jamais été ben intellectuel. Je n’aime pas trop les concepts; ça va justement à l’encontre du trip de la perception qu’est l’acousmatique.»

Essayons de clarifier ce jargon qui, de vous à moi, peut paraître assez aride. La musique acousmatique n’est pas un style; c’est une façon de rendre la musique telle qu’elle le sera pendant les quatre jours de la série Rien à voir. Une pièce électroacoustique mise en espace, diffusée dans un environnement contrôlé — truffé de 35 haut-parleurs —, permet de lui conférer de nouvelles intentions, un nouvel impact à l’oreille.C’est ça, l’acousmatique.

«Ça vient de Pythagore. Quand il donnait ses enseignements, il se cachait derrière une toile pour que seules ses paroles soient retenues.»

«Ainsi, renchérit Dufort, l’auditeur n’est pas distrait par le jeu de l’interprète. Tout ce déroule dans le noir total. C’est ce que j’aime là-dedans, c’est qu’on se retrouve avec la musique à l’état pur. Ça devient intéressant d’un point de vue narratif; je peux créer des images concrètes qui vont toucher l’auditeur.»

Louis Dufort sent la nécessité de raconter quelque chose à travers ses pièces, comme si c’était du cinéma. La seule chose qui lui importe c’est d’installer un dialogue entre lui et le public. «Je veux que l’auditeur ressente quelque chose d’intense.» De cette façon il n’est pas nécessaire de posséder une maîtrise en musicologie pour apprécier ses œuvres.

Cette satisfaction, il espère aussi la retrouver dans la musique techno. «Le techno est une forme populaire de l’acousmatique. On ne va pas entendre du techno pour être ébloui par la performance du musicien. On y va pour la vibe, pour la musique!» D’ici à ce qu’il lance ses premières compositions pour le plancher de danse (sur le label montréalais Ascend), un premier disque de musique électroacoustique devrait paraître sous peu. En plus de tout ça, Dufort compose pour les chorégraphies de Marie Chouinard, un travail qui le passionne. «J’adore danser, j’adore le travail du corps humain!» Et de me replonger dans ses images de corps mutilés, travaillés par la douleur…