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Billet

Francis Dhomont dans Le Devoir

«Peintre de paysages sonores», François Tousignant, Le Devoir, 3 janvier 1995
mardi 3 janvier 1995 Presse

À une époque où on ne sait pas s’il faut continuer d’avancer ou encore reculer, comment définir ce qui est actuel? Au moment où l’on parle de «ruptures» dans la relation entre le créateur et son public, Francis Dhomont, lui, insiste toujours pour parler de nouvelles acquisitions, de découvertes, de fascination, d’expression personnelle plutôt que de rejet.

Ce musicien de renommée internationale, Montréalais d’adoption, qui se situe à la pointe du mouvement de la musique électronique d’inspiration française, se considère avant tout comme un «faiseur» nonobstant toute la réflexion qui transpire tant de ses œuvres.

«La modernité en musique (et je continue à y croire en dépit des slogans du moment), c’est admettre aussi que la trace fidèle des images sonores sur un support, au même titre que celle des images visuelles, est une acquisition majeure de notre siècle.» Une citation qui en dit bien long sur la philosophie qui habite l’art de Francis Dhomont. En effet, son intérêt pour la musique électroacoustique vient du fait qu’en artiste qui réfléchit sur sa production au lieu de se contenter de la faire, Francis Dhomont s’est reconnu dans ce nouveau médium. Aussi tôt qu’en 1947, il faisait déjà des expériences avec les magnétophones primitifs de l’époque. Un peu, confie-t-il pour s’amuser, sans grand sérieux; la prétention musicale n’est pas encore là sinon dans le malin plaisir de jouer avec les sons d’une manière nouvelle et, qui plus est, avec de nouveaux sons.

Francis Dhomont est de cette génération de jeunes qui a connu la Deuxième Guerre mondiale et pour qui, à la libération, tout était possible, permis, à construire et à inventer: Ce grand mouvement d’ouverture de l’art musical a trouvé sa plus radicale expression dans l’apparition de la manipulation des sons par les techniques d’enregistrement sonore à des fins musicales. Bien sûr, il lui faudra quelques années avant qu’il n’abandonne la composition instrumentale. Mais quand il le fera, ce sera avec la conviction qu’il a enfin trouvé sa voie.

C’est surtout la phénoménologie du son qui l’intéresse et il admet ce plaisir d’artisan à travailler directement sur le son et ses transformations, se faisant en cela un peu sceptique face à toute la ribambelle d’«innovations» technologiques.

L’écoute transformée

Contrairement à McLuhan pour lui «le médium n’est pas le message; c’est le médium». Voilà pourquoi, en dépit de la mode actuelle chez beaucoup de jeunes qui se contentent de tourner les boutons pour obtenir des sons déjà tout prêts, Francis Dhomont reste fidèle au soffège de Schaeffer et à sa typologie des sons. Non pas qu’il la trouve parfaite — quel artiste se contenterait d’obéir à une loi déjà édictée, apprise mais non ressentie comme nécessaire et originale? — mais la rigueur de la pensée de Schaeffer, notamment en ce qui concerne la typologie des sons, le fascine. Surtout, ce dont il se réclame par-dessus tout, c’est qu’au travers de cette «théorie du son» tout part de l’intuition pour toujours aller vers la perception, ce que Francis Dhomont appelle également le déroulement dans le temps de la musique.

À un autre niveau, il se réclame aussi de la phénoménologie de Husserl; ce qui implique pour lui un profond changement dans l’écoute: plutôt que de rechercher des sons fixes, organisés en structure théorique a-temporelle et qui bien que s’entendant dans le temps, sont conçues et peuvent se «lire» sans lui, Francis Dhomont préfére la recherche d’images sonores. Le son d’une œuvre électroacoustique n’existe que par sa durée, sa dynamique et toutes ses autres caractéristiques qui ne peuvent avoir de réalité que dans le déroulement du temps. Pour lui, la composition devient donc une sorte de cinéma à cette différence qu’au lieu d’enregistrer des images et de monter une pellicule, le compositeur enregistre des sons, les manipule et les monte pour que son travail sur l’image sonore prenne sens en s’imprimant dans l’oreille de l’auditeur, plutôt que sur sa rétine.

Ce changement dans l’écoute, à savoir ce contact immédiat et direct avec la musique et son matériau, implique naturellement des changements sur le travail de composition. Francis Dhomont admet avoir quitté la musique instrumentale pour ce côté magique, presque démiurgique, qui consiste à pouvoir travailler directement — et, il le dit lui-même, «voluptueusement» — avec le son, sur le son.

Sa gourmandise sonore le fait reprendre et reprendre encore tel passage ou tel son pour le changer un peu, lui donner son caractère propre et essentiel à ce moment donné du temps de la pièce, avec une exactitude qui est le reflet de ses réflexions sur la psychanalyse et la musique. De cela, Francis Dhomont est convaincu: la forme d’art qu’il a choisie imprime des images dans l’esprit des auditeurs et son rôle de compositeur est de fournir une ligne de significations musicales possibles.

Rarement a-t-on vu compositeur parler de sa musique avec tant de calme et de simplicité. On peut rétorquer que de plus en plus de gens le font, mais en ce domaine, Francis Dhomont demeure un pionnier, jamais ne s’est-il senti intéressé par un résultat «théorique» et quand il parle de ses œuvres, c’est une belle description du paysage sonore créé. Car pour lui, la musique est à entendre d’abord, et l’avantage du médium qu’il a choisi est pluriel.

D’abord, le compositeur peut entendre lui-même directement son œuvre et raffiner ses images sonores à la perfection. Ensuite, son imagination n’est entravée en aucune facon quant au choix des images, à cette grande liberté doit s’adjoindre une implacable rigueur dans l’élaboration de la pièce. Francis Dhomont parle d’ailleurs de trois étapes essentielles.

L’enregistrement du son, sa manipulation (ou sa transformation) et sa mise en relation, simultanée ou successive, avec un nombre plus ou moins grand d’autres images sonores ansi fabriquées et triées par le compositeur (ce qu’il appelle le contrepoint et la construction, par analogie avec la musique instrumentale). Enfin, l’écoute de l’œuvre dans sa «perfection», c’est-dire sans interprètes intermédiaires pour manipuler la pièce autre que les moyens techniques de reproduction sonore.

Francis Dhomont reste sceptique quand on lui demande si l’arrivée de tous les gadgets technologiques venus de l’envahissement de l’ordinateur est gage de vitalité ou de nouveauté. «C’est ce que j’appelle le syndrome du train électrique, on peut jouer avec des sons du fabricant, mais le fabricant ne peut vous en faire faire de la musique. Le véritable artiste reprend tout cela, y réfléchit et sait en tirer profit pour ses idées, sa propre musique. On trouve des logiciels partout, mais où est la musique?»

Un pionnier

Le chercheur en lui ne se satisfait pas de solutions faciles et, comme tout compositeur qui s’interroge et qui a la foi en son art, son activité créatrice s’est doubléé de celle du pédagogue. C’est grâce à lui qu’ont pu éclore au Québec et au Canada des groupes de travail et de réflexion sur cette nouvelle forme d’art au début des années 80. Et la moisson a éte riche et nombreuse quoiqu’il se désole de la vacuité dans laquelle pataugent beaucoup de jeunes, n’ayant comme seule ressource que l’apprentissage des logiciels plutôt que celui du faire de la musique. Peut-être qu’un nouveau «Penser la musique aujourd’hui» en naîtra-t-il?

C’est ce que peuvent laisser penser ses écrits théoriques et polémiques. Dans une société qu’il décrit comme toute sujette à la pensée économique, il ne saurait exister qu’une musique grise et uniforme. La question du compositeur devient trop souvent non pas comment faire une nouvelle œuvre, mais plutôt comment trouver un réseau de distribution. «Cela, les artistes ne l’ont jamais trouvé: pensez à Schubert ou van Gogh! Et on ne forme plus le public qu’à la musique populaire et de consommation. On ne veut que d’un art de distraction; mais moi, mais les artistes, voulons un art de communication.»

Il reconnaît le besoin de «locomotives» en ce domaine, oubliant modestement qu’il en est lui-même une. Ce que démontre bien son caractère pugnace et l’énergie qu’il met à défendre et répandre ses idées. Non pas qu’il aime le rapport de forces, mais «je veux me faire respecter; je ne tiens pas à faire mal, je n’aime pas faire mal; mais je veux être quelqu’un à qui on ne veut pas faire mal aussi. Si les compositeurs avaient moins honte s’ils s’assumaient et croyaient en leur musique ils finiraient par s’imposer. L’artiste n’a pas à être vendable».

Ainsi écrit-il non pas par refus mais par défense. A une société obsédée par les sciences il répond: «A l’opposé de la science, l’art n’est pas cumulatif.»

C’est donc avec notre sensibilité qu’il veut que l’on plonge dans son univers. Et c’est probablement ce qui fait que beaucoup de jeunes en quête de nouveau et de questionnement aiment les univers sonores de Francis Dhomont, que son audience va croissante. On n’entre pas chez lui comme en religion, mais on y part pour le plus beau des voyages, la plus formidable des expériences: la découverte enrichissante. Ce qui rend sa musique parfois dérangeante, c’est qu’elle s’adresse tant à l’âme, au cœur à l’intelligence qu’à la psyché de l’auditeur. Ses images nous accrochent, nous imprègnent l’oreille et alors la musique prend vie.

Devancer la tempête

Curieux et fascinant personnage que Francis Dhomont. Dès son plus jeune âge, on le voit travailler avec des musiciens tout aussi divers que Nadia Boulanger ou Charles Koechlin, tout en se lançant dans ce qu’il appelle d’amusantes experiences avec son archaïque magnétophone. Attention, le vent tourne et Francis Dhomont ne suivra pas la tempête: il la précédera. Il goûtera à l’avance à presque toutes les modes de la deuxième moitié du siècle, y compris à la philosophie du «retour à la terre» alors qu’il quitte Paris pour la campagne provençale à la fin des années cinquante.

On reconnaît ici l’homme qui aime travailler sur les choses concrètes, qui aime le travail de l’artisan, et qui privilégie le travail personnel et original. Fondateur ou organisateur de festivals de musique contemporaine ou plutôt de musiques à l’époque encore nommées concrétes ou électroniques, Francis Dhomont ne quitte pas le sentier qu’il aura intuitivement trouvé et où il s’est reconnu. Cela reste d’ailleurs pour lui la condition sine qua non de toute démarche artistique: que chacun trouve sa voie propre, à laquelle il adhère sans condition.

L’homme n’en est pas un de compromis, pas plus que de tiédeur. S’il travaille d’arrache-pied pour se procurer l’équipement électronique dont il sent avoir besoin, pour propager ses idées et sa musique, surtout pour composer son œuvre, pour mâîtriser son art, mieux le définir et mieux asseoir sa démarche intellectuelle, c’est en fait un grand intuitif. Sur cette corde raide indéfinissable de l’activité musicale, il nous fait partager son univers sonore. Car Francis Dhomont n’est pas de ceux qui veulent faire les choses: il est de cette rare catégorie qui les accomplit.

Le hasard aura voulu qu’il émigre au Québec où il a suscité une éclosion de talents et où son œuvre s’est ouverte à de formidables horizons. Et c’est depuis son modeste studio du chemin de la Reine-Marie que ce phare continue d’appeler toute une panoplie de compositeurs et d’auditeurs vers un idéal artistique nouveau et inouï.

Si les compositeurs avaient moins honte s’ils s’assumaient et croyaient en leur musique ils finiraient par s’imposer. L’artiste n’a pas à être vendable…