Promenade au cœur de nos forêts débordantes d’empreintes et de mystères.
Il y a quelques années l’expression «le son-refuge», titre d’une œuvre radiophonique de l’artiste sonore Chantal Dumas, m’avait fascinée. Je n’ai jamais décroché de ce long récit sonore rempli d’émotions, une œuvre que j’ai d’ailleurs programmée pour l’événement La grande nuit du 27 février 2021 dans le cadre du festival Montréal / Nouvelles Musiques produit par la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ).
Voici donc le mien, mon refuge, mes oiseaux et leurs signaux, cris de ralliement et chants joyeux, qu’ils soient migrateurs ou non. La suite de l’œuvre Les oiseaux de Nias (2017-19, 20) avec, cette fois, une transcription formelle de divers chants d’ici, entendus surtout chez moi à l’été 2024.
La philosophe et psychologue belge Vinciane Despret nous dit qu’il faut «habiter en oiseau» pour mieux vivre, que le son crée une énigme que l’image ne fait pas. Écouter nous plonge dans des découvertes jusque là inattendues, une quête de curiosité.
La partition interprétée par un groupe de musiciens et musiciennes que je nomme «Ensemble Nias» répond aux sons préenregistrés de réels chants d’oiseaux de la forêt boréale. Les traitements appliqués aux instruments sont enregistrés et intégrés au support par synchronisation sur la ligne de temps. Une trame de type paraphonique (se dit de plusieurs notes synthétisées avec les mêmes traitements) sert de lien tranquille entre les différents éléments de l’œuvre. Certains «tournages sonores», comme le dit si bien Michel Chion, sont réalisés au refuge d’oiseaux où je travaille comme bénévole depuis quelques années pour l’amour de la faune et à la suite d’histoires rocambolesques vécues avec mes perroquets.
Je suis au Nichoir, ce refuge où l’on réhabilite les oiseaux sauvages blessés ou malades pour les remettre dans la nature. Une expérience hors du commun. Un étourneau a été électrocuté: il arrive complètement brulé. On croit qu’il ne s’en remettra pas. Pourtant, cela fait un an qu’il nous surprend et qu’il se bat pour sa survie, ses plumes reprenant vie petit à petit. Un manchot nous arrive de nulle part. Un martin-pêcheur, des petits oiseaux chanteurs et une centaine de petits goélands se sont précipités au sol à cause de la chaleur intense due aux changements climatiques causés par l’Homme; ils seront sauvés et relâchés dès qu’ils pourront voler. Des oisillons orphelins se retrouvent en nombre considérable au printemps, tout comme des juvéniles apportés par des personnes qui ne savent pas que certains oiseaux tels les merles d’Amérique doivent être laissés au sol lorsqu’ils apprennent à voler, puisque les parents continuent de les nourrir.
Certains oiseaux ont été apprivoisés par des gens peu soucieux de leur bien-être et qui s’en débarrassent à l’âge adulte. Ils ne pourront pas être relâchés et laissés à eux-mêmes dans la nature. Parmi eux, des geais bleus au langage domestique: miaulement de chat, téléphone sans fil, cri d’appel… Un petit m’observe et reproduit mes gestes: il ouvre la fermeture éclair de son enclos avec son bec et hop, il s’envole dans la pièce, après quoi je dois le rattraper, le peser et lui donner tous les soins nécessaires.
Il y a Kona aussi, cette corneille handicapée à la suite d’un accident de la route lorsqu’elle était petite. Elle loge dans des appartements de fortune aménagés dans un bureau du refuge. Parfois, je lui apporte une gâterie (un petit poisson ou un jouet) et je lui parle doucement. Elle me répond par de légers coups de patte et des petits sons secs et rapides.
Je prépare un minuscule bouquet de fleurs pour un colibri tellement mignon que je m’y suis attachée. Son vol et son bourdonnement ressemblent à un drone, cette invention humaine maintenant si répandue dans notre espace terrestre que nous le confondons avec la nature assurément.
Il y a tant de chants mélodieux sur des rythmes complexes et des histoires à raconter. C’est si beau. Un refuge.
Merci Chantal pour cette prise de conscience.
[iv-26]
Forêt boréale a été réalisée en 2024 au studio de la compositrice (Studio Séducson) à Montréal (Québec) et a été créée le 21 novembre 2024 par Michel Dubeau, Julien Grégoire, Claire Marchand et Guy Pelletier lors du concert Artéfacts II présenté par Le Vivier à la Salle bleue de l’Édifice Wilder — Espace danse à Montréal. La pièce a été révisée en 2025. Merci au Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ).
Composition
Révision
Création
- 21 novembre 2024, Artéfacts II, Salle bleue — Édifice Wilder — Espace danse, Montréal (Québec)
Fixation
Interprètes