La musique concrète de Michel Chion
Lionel Marchetti / Michel Chion
Cet essai propose un parcours insolite dans la musique concrète de
Qu’est-ce qu’enregistrer un son
L’essai est suivi d’un entretien de
- Composer(s): Michel Chion
- Author(s): Lionel Marchetti, Christian Zanési
Book (META 1998-04, 1998)
- This item is not available through our website. We have catalogued it for information purposes only.
- Label: Métamkine
- META 1998-04
- 1998
- ISBN 2951179901
- 320 pages
Liner notes
Extrait du chapitre 25
Le son du désert
Aussi, pour que la voix se fasse entendre
et crie dans l’oreille de ton cœur,
fais-toi au cœur de toi le désert où elle crie. Deviens désert. Écoute le désert du son.— Maître Eckhart
Dans une composition musicale, la matière du sonore doit pouvoir se retirer. Et l’excédent de ce retrait est une grève lisse, unie mais travaillée. Un fond riche où se sont déposées des fertilités, un peu comme si au dedans de notre audition s’affirmait une vie sous-tendue, qui nous aurait été cachée par la pesanteur d’un premier reflux. Seules quelques traces et dépôts se retrouvent mis à nus, délicatement logés dans le presque rien d’un silence.
La tentation de saint Antoine est placée sous le signe du désert.
Un personnage errant, solitaire, lentement s’y enfonce et s’y perd, disparaît sous le ciel étoilé. Mais c’est aussi le désert qui va s’enfoncer en lui, le noyer dans l’immensité de son aurore, pour finalement, l’emporter dans le vertige d’un isolement définitif.
Une rencontre va être possible.
Une occasion unique, pour le saint, de s’unir à une vivacité — de ne faire qu’un, avec autre chose.
Séjourne en un endroit d’espace infini, dépourvu d’arbres, de collines, d’habitations. Alors survient la fin des pressions mentales.
Après le Prologue, où c’est Hélène / Ennoïa qui parle
De la façon la plus abrupte, c’est alors pour notre écoute une précipitation de temps s’enroulant mystérieusement sur elle-même, et nous-mêmes qui nous précipitons dans le temps.
Nous voici, avec Antoine, engouffrés dans Le désert.
Au sommet de cet instant, une boucle hasardeuse et synthétique, habitée de manière effilée, délicate — une clarté retenue — nous appelle à l’enchantement de ce que serait le monde sonore d’un tel lieu. L’œuvre musicale ainsi étrangement rehaussée vibre de toutes ses fondations, et s’affirme en
Nulle part je ne suis quelque chose pour quelqu’un, ni quelqu’un n’est quelque chose pour moi.
Si La cité humaine est effectivement ce
Et vous, les Dieux, vous vous teniez
dans l’Océan des origines,
serrés les uns contre les autres;
de vous sortait une poussière
comme sous les pieds des danseurs.
Dans La tentation de saint Antoine, le désert est une surface d’inscription. Un champ de particules organisé pour être lu et foulé, une surface à modeler dans la virginité d’un profond étonnement. Or, dans un détour jailli de l’instant, se fait entendre un cycle de forces.
Car le désert est aussi un son.
Le son du désert, pour
Le son du désert est un son chargé.
Il révèle, sous son apparence minimale, ce qu’est posséder un son en tant que compositeur, lorsqu’il est la réussite d’une abstraction pleine et se met en scène comme le lieu d’une apparition. De là, dans la composition, il appelle toutes les images, qui même si enfouies et voilées dans les remous anarchiques de l’esprit du saint, se donnent comme véritablement expressives.
Le son du désert, sorti de son aridité apparente, ouvre l’esprit sur l’ardeur d’un désir. Il est le lieu efficace et ouvert, par excellence, d’un centrement qui s’opère dans le noyau brut de son édification, exigeant de celui qui s’y abîme les moyens, à son tour, de s’opérer lui-même.
Sûr de cet appui, Antoine — tout comme l’auditeur — saisit sa chance. Hélas, au retour d’une vaste dérive dans les matériologies acoustiques les plus élémentaires, il s’échoue à nouveau dans les substances. La concupiscence crépite encore à ses pieds
Est-ce là le parcours nécessaire à un véritable accomplissement
Je recommande la désertion devant toutes choses qui sonnent.
Isaïe a dit
Fort de cette expérience, et assuré du fond du cœur de s’être réellement travaillé, c’est certainement pour cela qu’à la fin de la pièce musicale le saint pourra enfin proclamer
Il sera devenu lui-même le son du désert.
Il sera devenu désert.
— À présent, c’est comme s’il y avait dans mon intelligence plus d’espace et plus de lumière. Je suis tranquille, je me sens capable.
—
