Skip to main content
electrocd

De l’âge de la couture au règne de la souris

Louise Leduc, Le Devoir, February 14, 1998

La musique dite «concrète» célèbre cette année son demi-siècle. La troisième édition de l’événement Rien à voir, tout à entendre soulignera cette semaine la chose en grand avec la présentation au Théâtre de la Chapelle du travail de quelques-uns des plus illustres représentants de ce genre musical, notamment celui du compositeur français Bernard Parmegiani.

À travers ce seul Parmegiani, aujourd’hui âgé de 70 ans, c’est presque toute l’évolution de la musique concrète qui se trouve résumée, de «l’âge de la couture» jusqu’au règne de la souris.

La couture? «À l’époque, on travaillait le son et les bandes avec des ciseaux. Le travail d’alors, très artisanal, s’apparentait à celui d’une dentellière. Il n’était pas question de recommencer: une fois la coupe réalisée, on ne pouvait plus retourner en arrière», rappelle Bernard Parmegiani, joint à son domicile de Saint-Rémy-de-Provence, où il possède son propre studio.

Chez lui, il a conservé des rayons entiers de bobines, des sons de toutes sortes, des milliers de sons, tirés du quotidien, comme de la pluie qui tombe, des lucarnes qui grincent. Retravaillés, jadis au ciseau, aujourd’hui avec des logiciels informatiques, les sons sont mis sur bande magnétique ou sur un disque dur et amplifiés par quantité de haut-parleurs. Pour la musique acousmatique, les salles de concert n’ont ni fosse, ni chef, ni solistes. Comme l’exprime si bien le nom de l’événement, il n’y a rien à voir, tout à entendre, par l’entremise de ces haut-parleurs.

Aussi spécialisé soit ce créneau, il compte à Montréal de nombreux adeptes. On enseigne la musique concrète et électroacoustique dans trois des quatre universités (Montréal, McGill et Concordia). L’an dernier, Rien à voir, tout à entendre a, pour la plupart de ses représentations, fait salle comble au Théâtre de la Chapelle et des supplémentaires ont été ajoutées. Vu le succès de la série, les organisateurs ont cru bon cette année de présenter un Rien à voir… à l’automne et un autre en cette semaine de février.

D’autres musiques expérimentales que celle-là ont fait long feu. Comment expliquer la pérennité de celle-là, cinquante ans plus tard? «Il est vrai que la musique dodécaphonique ou sérielle n’a pas survécu. La musique électroacoustique a profité, elle, de compositeurs qui ont su se remettre en cause, faire preuve d’objectivité face à leur travail et sans cesse se renouveler», estime Bernard Parmegiani.

Loin de l’unanimité

Bien sûr, ils n’ont jamais fait l’unanimité et ne rallient toujours pas la majorité, même au Québec. Un groupe de compositeurs, Les Mélodistes indépendants, a même été formé en 1996 pour contester cette forme de musique et pour prôner un retour aux sources, à une musique plus traditionnelle, avec de vraies notes et de vraies mesures. «Le compositeur Michel Chion, grand défenseur de la musique concrète, a déjà ainsi résumé le débat: les romantiques ou les expressionnistes n’avaient pas tort de ne pas être des fauves, tout fait partie d’une évolution. La création ne suppose pas nécessairement la suppression», note Bernard Parmegiani.

Comment en est-il venu à assister aux premiers balbutiements de cette musique concrète? De fil en aiguille, pourrait-on dire. Très tôt initié à la musique par ses deux parents qui l’enseignaient, Bernard Parmegiani a été élevé entre deux pianos. Très jeune, il manifesta un goût prononcé «pour la construction et la déconstruction». Avec des illustrés, il créait des photomontages, la plupart du temps humoristiques. De l’expérience visuelle à l’expérience sonore, il n’y avait qu’un pas. Devenu ingénieur du son, Parmegiani commence son travail de couture et découpe des petits morceaux de bandes pour des compositeurs aussi réputés de Iannis Xenakis. Le père de la musique électroacoustique, Pierre Schaeffer, remarque cet ingénieur du son et l’invite à un stage de deux ans, sous sa direction.

Au fil des ans, Parmegiani compose une soixantaine d’œuvres, sans compter ses nombreux génériques pour la télévision et quantité de commandes de musique de films.

Aujourd’hui moins en demande dans ces secteurs, il écrit beaucoup de pièces destinées à la danse. L’une de ses œuvres phares, De natura sonorum, sera notamment jouée au Théâtre de la Chapelle le dimanche 22 février. S’il ne se dit pas très enthousiaste en général envers la musique électroacoustique, le musicologue Jean-Jacques Nattiez a tout de même collaboré, en 1982, à la rédaction de l’essai L’Envers d’une œuvre. Écrit par Jean-Christophe Thomas, cet ouvrage suivait à la trace le compositeur Parmegiani au fil de sa création De natura sonorum.

Jean-Jacques Nattiez estime que cette œuvre a bien vieilli. «Souvent, le compositeur de musique électroacoustique est pris de vertige devant la multiplication des sons qu’il peut fabriquer. J’ai toujours considéré De natura sonorum comme une espèce de modèle, notamment par son économie de moyens.»

Comme quoi, parfois, les orientations musicales ne sont pas, d’office, irréconciliables…

Bernard Parmegiani [Photo: © Ivan Mathie]
Bernard Parmegiani