Quatre jours d’électroacoustique, neuf concerts (deux par soir pendant quatre soirs, en plus d’un programme de jeunes compositeurs montréalais), 35 haut-parleurs, quatre compositeurs invités: c’est ce que propose la nouvelle édition de la série Rien à voir, la neuvième, toujours organisée par l’organisme Réseaux, diffuseur et promoteur montréalais de la musique électroacoustique.
Du «cinéma pour l’oreille»: l’événement conserve sa formule et présente une armada de haut-parleurs en guise d’orchestre, dans un environnement plongé dans le noir et où les signes visuels sont réduits à leur plus simple expression. Mais encore plus, la série n’a jamais mieux porté son nom que depuis qu’elle est accueillie dans les entrailles du Complexe Ex-Centris, boulevard Saint-Laurent. «Ça permet de lever le malentendu de la scène. Là, on est dans une salle de cinéma, il n’y a pas de scène. On est encore plus proches de notre propos, la diffusion sonore. C’est la musique qui importe», explique Robert Normandeau, compositeur et cofondateur de l’organisme Réseaux et de la série Rien à voir.
Lundi, le Britannique Adrian Moore interprétera plusieurs de ses œuvres, dont certaines viennent d’être publiées sous l’étiquette montréalaise empreintes DIGITALes. Un compositeur dans la jeune quarantaine, de la deuxième génération en Angleterre, Moore «est de la génération des compositeurs qui sont tombés dedans quand ils étaient petits, explique Robert Normandeau. Ils ne sont pas passés de la musique instrumentale à la musique électroacoustique». Moore est reconnu pour sa palette sonore extrêmement étendue. «Il travaille sur la matière, avec des timbres riches.» Avec Jonty Harrison, auprès de qui il a fait ses études à Birmingham, «ils ont carrément un orchestre de haut-parleurs, avec lequel ils font des tournées. Ils sont passés maîtres dans le domaine de la spatialisation sonore».
Le lendemain, le Français Régis Renouard Larivière dévoilera ses musiques, dont la plupart n’ont jamais été diffusées ici. À l’instar des compositeurs d’une jeune génération qui, «délibérément, se sort du postmodernisme», Régis Renouard Larivière «revient à une musique minimale, plus pure, plus dépouillée, dans laquelle le silence a autant d’importance que le son. Il fait des musiques comme à peu près personne n’en fait». L’an dernier, Normandeau avait présenté une des pièces de Renouard Larivière lors d’un de ses concerts. La réaction du public et la critique dithyrambique ont précédé son invitation.
Mercredi, le Montréalais Gilles Gobeil, un des cofondateurs, en 1991, de Réseaux, y ira de sa prestation sur console de son, dont le style est reconnaissable entre tous. «C’est assez exceptionnel, assure Robert Normandeau. Depuis 12 ans, il enfonce le même clou, revient aux mêmes thèmes. Les mêmes éléments sonores, caractérisés par des écarts absolument incroyables entre les sons les plus forts et les sons les plus faibles.»
Seule femme de cette édition — elles sont plus rares dans le domaine —, Beatriz Ferreyra, originaire d’Argentine mais résidant en France, clôturera la série, jeudi. À la suite du Traité des objets musicaux, de Pierre Schaeffer, une référence dans le domaine, publiée en 1966, Ferreyra a collaboré de façon importante à trois disques publiés deux ans plus tard, Solfège de l’objet sonore. «Elle était à la source même des recherches de Schaeffer», explique Normandeau. Dans sa musique plus référentielle, moins abstraite, Ferreyra a recours à des sons dits anecdotiques, «repérables», et propose un travail «très fin» qui «raconte des histoires». La compositrice donnera également une conférence le mardi 10 avril à la faculté de musique de l’Université de Montréal, à 13h (salle B-399).
Les musiques de Rien à voir (9) seront diffusées ultérieurement sur les ondes de la Chaîne culturelle de Radio-Canada, dans le cadre de l’émission L’Espace du son, réalisée par Mario Gauthier. Ceci dit, rien ne vaut l’expérience d’avoir des points de diffusion démultipliés, d’entendre plusieurs sources sonores, d’entendre et de goûter l’art de l’interprétation: «La part d’interprétation est énorme.»
Normandeau arrive de Bruxelles où il a participé, à titre de membre de jury, à un premier concours de spatialisation. «J’étais assez convaincu de la chose, et le concours a confirmé ce que je pensais. L’interprète prend l’espace intérieur de la bande et, à titre de diffuseur, le magnifie. Si des sons s’éloignent dans la pièce, il va accentuer ce phénomène. Essentiellement, c’est un travail d’amplification des gestes qui sont faits sur la bande. C’est un travail extrêmement difficile à faire. Il y a très peu de bons diffuseurs. Ils doivent rendre justice à ce qu’il y a dans l’écriture.» Heureusement, les gens invités par Rien à voir sont reconnus comme de bons diffuseurs, qui peuvent assumer cet aspect.