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electrocd

Mini-opéras acousmatiques

François Tousignant, Le Devoir, October 18, 2003

L’actuelle édition de Rien à voir fait découvrir des mondes encore mal connus. Jeudi soir, c’était l’électroacoustique à l’italienne. Naturellement, cela commence dans le spectacle. On entre dans la salle sur fond de foule qui murmure. Tout à coup des «chuts» sonores interrompent les conversations sur bande comme dans l’Espace Go. Le noir se fait, comme le silence, et commence Limens Limine (Cardi).

On y lit et met en scène des textes de Jean de la Croix. Usage de quelques distorsions, de déplacements, tout est efficace, décoratif et raffiné. Que dire de plus, sinon que ce fut agréable? Pas grand-chose. L’invité du jour à la console, le compositeur Luigi Ciccarelli, présente plus tard quelques-unes de ses propres œuvres. Ici, on entre de plainpied dans le monde si typique de l’opéra italien, revu et corrigé par l’acousmatique.

Dans les trois premières pièces qu’il propose, Ciccarelli écrit réellement des concentrés d’opéras incroyablement efficaces. Les livrets décrient soit la religion, soit le pouvoir politique,, soit une forme de totalitarisme. À propos de la chambre de Philippe II dans l’église de l’Escurial s’avére une œuvre puissante, effrayante. Les images contractées et mécanico-surréalistes du texte (nous écoutions une version française pour tout saisir) glacent déjà les sangs. La musique, elle, vient enfoncer le clou.

Ciccarelli use de distorsions de la voix à faire baver de jalousie des concepteurs de films d’horreur de Hollywood, avec des «effets spéciaux» à faire fuir de peur les gens des salles de cinéma. Du cinéma pour l’oreille se nomme parfois l’acousmatique. C’est exactement cela et Orwell aurait adoré!

Cela se poursuit avec Tupac Amaru, où on télescope une légende inca de la première révolution de ce peuple contre les conquistadors dans les années 1780 avec des émeutes anti-Fujimori (Funky-Fucky-Muori) dans le livret). La traduction est projetée sur écran, à la manière des surtitres à l’opéra traditionnel. L’idée du parallélisme révolutionnaire est intéressante et pourrait assurément frapper plus fort si les procédés étaient mieux creusés. L’usage de la diffusion dans l’espace est remarquable, le rythme et les citations de genres musicaux appropriés, et on se dit que voilà l’équivalent électronique d’un bon opéra de cape et d’épée de Verdi.

Plus prenant, Exsultet commence en longue plage de paix, sur chant grégorien manipulé, et plage méditative qui se voient empoisonnées d’horreur, encore, comme si le frisson de dégoût servait d’outil de condamnation. Le déroulement est ici plus soutenu, la qualité de l’œuvre est aussi nettement plus grande que celle des deux premières par son souffle et sa direction intrinsèque. Avec un propos plus abstrait, la musique se permet de prendre plus de place et on admire le talent de Ciccarelli à nous river dans notre siège par la seule inspiration apportée par ses convictions qu’il nous force, le temps d’une pièce, à partager. Comme réussite dramatique, ce fut le grand moment du concert, car il faut oublier la pièce Birds qui suivait et qui est aujourd’hui complètement dépassée.

Un constat s’impose cependant toute cette musique ne fait usage que de la surface des choses; elle n’arrive pas à creuser le sujet, à lui donner autre chose qu’une mise en scène sans réelle perspective critique. On dénonce, certes, mais en témoin extérieur, sans les questionnements qu’un Bayle, Chion ou Dhomont savent si adroitement provoquer. Un peu le dilemme de Verdi contre Wagner qui refait surface.

Avant cela, Stéphane Roy a encore une fois prouvé sa virtuosité avec ses Trois petites histoires concrètes et on a surtout eu droit à deux excellentes pièces. D’abord eBss (Agostine del Scipio); inspirée, raffinée et polie par-delà la limite de la beauté, voilà une œuvre qui va devenir classique. Puis il y a l’exploit de Con brio (Giorni). Refusant les mouvements dans l’espace, le compositeur crée la densité des plans uniquement avec un va-etvient qui joue de la perspective trompe- l’oreille comme le faisait Canaletto avec ses toiles. L’écoute est fascinante, réellement, et prouve qu’avec un minimum de moyens, un grand artiste sait toujours toucher le fond du cœur; quand idée, émotion et geste se coujuguent ainsi, transcendés par une technique de si haut calibre, la musique reprend tous ses droits. Donc: on y croit.

Luigi Ceccarelli
Luigi Ceccarelli
… Ciccarelli écrit réellement des concentrés d’opéras incroyablement efficaces.