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electrocd

Billet

Sous le regard d’un soleil noir dans Contact!

«Critique», Jonty Harrison, Contact!, no 11:1, 1 octobre 1997
mercredi 1 octobre 1997 Presse

Le nom de Francis Dhomont est bien connu des membres de la CÉC de même que des lecteurs des publications de cette dernière. Actif depuis bientôt vingt ans à Montréal comme compositeur et enseignant, il est le “père musical” de presque toute la jeune génération de compositeurs québécois qui ont laissé leur marque dans le monde de l’électroacoustique durant la dernière décennie.

Les deux CDs recensés ici sont parus en même temps qu’une réédition opportune de l’album double Mouvances~Métaphores de Dhomont sur empreintes DIGITALes, ce dernier paraissant cette fois sous la forme de deux disques simples, Cycle de l’errance et Les dérives du signe.

Comme c’était le cas avec l’ancien album double, les deux nouveaux CDs forment un cycle, le Cycle des profondeurs inspiré de la pensée psychanalytique. La première pièce du cycle, Sous le regard d’un soleil noir, est conçue à partir de textes du psychanalyste britannique Ronald D Laing; la seconde, Forêt profonde prend comme point de départ les écrits de Bruno Bettelheim. Dhomont déclare que le cycle pourrait inclure une troisième œuvre, «consacrée aux œuvres de Kafka, guidée par les écrits de Marthe Robert». Si l’on en juge d’après la qualité de ces deux disques, j’attends cette troisième pièce avec impatience!

Sous le regard d’un soleil noir date de 1979-81, une partie en a été composée dans les studios du GRAM à Paris (les deux CDs ont été produits en collaboration avec l’GRM). D’après Dhomont lui-même, Forêt profonde l’a ‘accompagné’ durant les quinze dernières années, sa production finale l’occupant pendant les années 1994-96.

La première caractéristique remarquable des deux œuvres est leur désignation de ‘mélodrames acousmatiques’. Il y a une part substantielle de texte dans les deux pièces, qui durent chacune près d’une heure, et l’auditeur non francophone pourrait bien sentir une certaine agitation à propos de sa capacité à s’engager dans ce qu’offre Dhomont. De fait, le compositeur partage cette inquiétude. Lors d’une performance récente de Forêt profonde ici à Birmingham [RU], Dhomont tenait vivement à ce que la traduction anglaise des textes soit disponible, au point même de garder l’éclairage de la salle à un niveau assez élevé pour favoriser leur lecture durant la performance! Cependant, la sensation de son pur est si merveilleusement contrôlée que ce problème se pose bien moins qu’on ne pourrait le penser, et la richesse des œuvres est telle qu’elles supporteront plusieurs écoutes répétées, bien que des niveaux de sens additionnels se révéleront certainement à l’étude des textes et des traductions offerts dans le très généreux livret.

Sous le regard d’un soleil noir a rapport à la schizophrénie. À l’instar de Laing, de qui elle s’inspire, la pièce ne traite pas de la schizophrénie mais en est plutôt une sorte d’analogue. Non seulement le matériau suggère-t-il une détérioration de l’état (par exemple, par la séparation et la distribution du texte en “trios de moi”), mais même l’organisation spatiale suggère les dichotomies et la polarisation implicite dans le contenu: le contraste entre le matériau très “présent” à la sonorité réverbérée et des sons centrés de façon très serrée, presque mono, sujets à des interjections soudaines, hautement stéréophoniques. C’est une caractéristique de cette pièce que de tels traitements ne soient jamais simplistes mais toujours frais et en constante redéfinition — servant toujours à rehausser l’“expérience” (dont nous ne pouvons pas faire) de l’expérience d’un autre. Ce faisant, Dhomont construit, comme le fait remarquer Jean-Jacques Nattiez dans son introduction à l’œuvre, un mythe plus général à travers lequel l’homme “normal” découvre ses propres traits schizoïdes.