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Oscillations planétaires, Chantal Dumas in Le Devoir

“Chantal Dumas a transformé notre rapport au son, au silence et à l’écoute”, Sylvain Campeau, Le Devoir, July 4, 2026
Saturday, July 4, 2026 Press

Sa démarche artistique était à son image: respectueuse, curieuse et pleine de générosité envers autrui.

Une artiste d’exception, pratiquant un art tout aussi exceptionnel, nous a quittés. Chantal Dumas, une figure incontournable de l’art audio, s’est éteinte à l’âge de 67 ans le 17 mai dernier. Son œuvre vibrante, toute consacrée au sonore, reste profondément humaine, transformant notre rapport au son, au silence et à l’écoute. Son départ laisse un grand vide, mais son héritage artistique continuera de résonner à travers les innombrables paysages sonores qu’elle a pu capturer et magnifier au fil de sa carrière. Son champ d’activité était des plus vastes. Il s’étendait au field recording, à l’installation interactive, à l’art radiophonique, à l’art audio et à l’électroacoustique; des moments variés et divers couvrant un large spectre de la production sonore.

Certes, pour Le petit homme dans l’oreille, partie de Radio Roadmovies, créé et réalisé conjointement avec Christian Calon, et pour Le parfum des femmes, dont une version CD est encore disponible, il y a 86400 Seconds — Time Zones, pièce de 2015 commandée par Julie Shapiro pour l’émission Soundproof (ABC RN’s Creative Audio Unit, Sydney, Australie) et par le centre en art actuel Sporobole (Sherbrooke, Canada); ou encore Les Chantal Dumas, de 1994, commandée par le centre d’artistes en art audio et électronique Avatar et réalisée dans le studio Blue Moose, à Berlin, et dans le studio du GMEM (Marseille, France). Plus récemment, avec Oscillations planétaires, œuvre réalisée pour la Deutschlandfunk Kultur en 2018, elle évoque le monde géologique et les mouvances souterraines. De nombreuses radios étrangères ont diffusé ses travaux. Parmi celles-ci, on compte ABC (Australie), Deutschlandfunk Kultur (Allemagne), ORF Kunstradio (Autriche), Sveriges Radio P2 (Suède), sans oublier la Société Radio-Canada.

Cette palette nous donne un simple aperçu d’une œuvre qui s’est déployée en Amérique et en Europe, avec des incursions réelles et virtuelles en d’autres lieux plus lointains.

Mais ici, c’est sa participation à l’exposition collective C’est arrivé près de chez vous (2009) au Musée national des beaux-arts de Québec (MNBAQ) que l’on retient. Elle a aussi expérimenté ses installations et compositions au Festival international de musique actuelle de Victoriaville (Québec). On a même entendu résonner ses interventions dans une rame du métro de Montréal pour Ligne de fuite (2007) de l’artiste Rose-Marie E Goulet, à la Maison fontaine pour L’or bleu (2014), présentée par le Goethe-Institut Montréal dans le Quartier des spectacles (Montréal, Québec), ainsi qu’aux séries de concerts Experimental Intermedia (2011) et Harvestworks (2012) à New York (États-Unis).

Elle a de plus multiplié les collaborations et les rencontres interdisciplinaires, travaillant notamment avec Marc Boivin (danse), Fortner Anderson, Nicole Brossard, Sylvain Campeau, Hélène Dorion, Geneviève Letarte, Chantal Neveu, Simon Dumas et Rhizome (poésie), Magali Babin (arts visuels), Michel Huneault (photo), Rose-Marie E Goulet (art public), Katherine Liberovskaya (vidéo), Shelley Hirsch, Christian Calon, Mario Gauthier, Martin Tétreault et les ensembles Le Grand Happening et God’Ar (sonore).

Elle a reçu de nombreux prix pour ses œuvres. En 1993, pour La tour du vent, réalisée avec Harald Brandt, elle a été lauréate au premier concours de création radiophonique organisé par La Muse en Circuit (Alfortville) et la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM). Elle s’est aussi distinguée aux Prix Opus (Québec, 2009-2010), au Concours international Phonurgia Nova (France, 1997, 2001) et au prix Bohemia Radio (République tchèque, 2010) pour Les petits riens (mécanique du quotidien). En 1997, la pièce Le parfum des femmes a remporté le premier prix du EAR’97 International Electroacoustic Competition (Hongrie) et le prix SACD/fiction au concours Phonurgia Nova de la création radiophonique (France). En 2001, Le petit homme dans l’oreille s’est vu attribuer le Grand Prix documentaire au concours Phonurgia Nova de la création radiophonique. Depuis 2003, elle se consacrait à des environnements et des installations sonores, dont le dispositif interactif et immersif Le vivant bruit du corps, qui a connu plusieurs variations.

Chantal Dumas était une collectionneuse des ondes et des ondulations. Équipée de ses microphones, elle parcourait le monde et son environnement immédiat pour collecter tout le sonore disponible. Ce matériau brut, elle le triturait et le sculptait avec une sensibilité hors du commun.

Plus que tout encore, c’était une femme d’une grande bienveillance, dotée d’une écoute extraordinaire. Sa démarche artistique était à son image: respectueuse, curieuse et habitée par une profonde générosité envers autrui.

Elle avait, a écrit le musicologue et artiste Mario Gauthier, le don de l’entendement. Tout ce qui nous entoure résonne d’une tonalité singulière. Des gens et des choses tout à la fois émanent des résonances qui doivent bien dire quelque chose d’eux, évoquer une part de leur être, surgir d’eux comme un fragment de leur essence. Chantal Dumas avait ainsi le don d’entendre ces oscillations, de les capter et d’en faire œuvre.

En 2019, Avatar, centre d’artistes en art audio et électronique à Québec, a fait paraître une importante publication sur le parcours créatif de Chantal Dumas, Le son refuge. En lien avec cette publication, une quinzaine de pièces de son répertoire avaient alors été mises en écoute libre.

Un hommage sera rendu à l’artiste au Complexe funéraire du Mont-Royal le dimanche 5 juillet.

Son œuvre vibrante, toute consacrée au sonore, reste profondément humaine, transformant notre rapport au son, au silence et à l’écoute.