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  • Francis Dhomont dans Le Devoir

    «Musique acousmatique: Bonheur de la beauté bien pensée», François Tousignant, Le Devoir, 17 décembre 2001
    lundi 17 décembre 2001 Presse

    La dixième manifestation de musique électroacoustique Rien à voir s’est terminée de la même façon que ce genre de festival a été inauguré: un concert consacré à Francis Dhomont. Un peu comme un salut respectueux à celui qu’on aime affectueusement appeler «l’ancêtre» de l’acousmatique ici. En fait, il y eut bien des expériences faites par des compositeurs avant son arrivée, mais sachons reconnaître la place importante qu’il occupe dans le paysage acousmatique de ce pays.

    Francis Dhomont a en effet un mérite double. Le premier est d’avoir su rassembler autour de sa passion. Ensuite, conséquence directe, celle de la faire partager, donc d’enseigner, de poser des fondements théoriques plus rigoureux sur lesquels l’intuition peut se baser pour vraiment se développer en art. Avec cette soirée de Rien à voir, non seulement se rend-on compte des fabuleuses lettres de noblesse que ce genre multiforme a su prendre, mais davantage, on pose une sorte de regard esthétique sur trois générations.

    Dans la partie de la soirée réservée aux choix de Dhomont, on a pu (ré)entendre Espaces inhabitables de François Bayle. Même si Dhomont diffuseur regrettait un peu de ne pas encore avoir mis à sa main avec toute la souplesse qu’il désire l’orchestre de haut-parleurs et la console dont il disposait, l’exploit fut loin d’être mince.

    Un grand pan de l’art de ce que l’homme de la rue appelle «musique électronique» est malheureusement voué à disparaître dès que la technologie dont il use fait date. Comme sur les produits de consommation alimentaire, on entend souvent des œuvres périmées, où les compositeurs découvraient ici la modulation en anneau, là le sono-gel, les divers oscillateurs ou générateurs algorithmiques et qui, une fois la surprise technologique passée, tombent dans les oubliettes.

    L’œuvre de François Bayle montre que, malgré tout cet attirail technique en constante évolution et une quincaillerie qui rapidement souvent devient périmée, une pensée peut s’avérer souveraine et perdurer. Ces Espaces inhabitables peuvent encore longtemps meubler notre panorama musical par leur simple et forte beauté. Bien sûr, on sent la rhétorique — et Dhomont est maître de la rhétorique au sens noble du terme et rend celle du compositeur avec une élégance raffinée. Cela n’empêche en rien que, ne se donnant pas en spectacle ni ne cherchant à être un but en soi, elle participe de plein droit au propos esthétique.

    La même chose peut se dire des œuvres de Dhomont lui-même. On sent l’école (au sens de parenté artistique), on entend et reconnaît le style. Dans une ère où l’originalité à tout cran tend à primer, s’asseoir et écouter une musique bien balisée, une technique d’écriture maîtrisée qui laisse place à l’imagination réfléchie, fait du bien. L’art de Dhomont ne s’adresse pas aux couches épidermiques de l’oreille. Le compositeur-interprète nous emmène dans le même domaine que celui des fugues de Bach du Clavier bien tempéré. L’union entre le «propos» et sa réalisation se cristallise en gestes sonores, en images — abstraites ou concrètes — qui dialoguent et qui provoquent le retour à la source de l’émotion originelle sans l’artifice du spectacle d’épate.

    Art intellectuel, certes, où la première donnée de l’équation domine et où la seconde se met au service du but recherché, cette musique s’entend avec un classicisme déconcertant de probité et de beauté.

    Oui, tout est beau, même si on peut préférer ceci ou cela.

    On a aussi découvert Cable Bay, d’Andrew Lewis. Courtes dix minutes où la musique se manifeste en pure splendeur sensuelle, que Dhomont diffuse avec un abandon musical subtil et affectueux. La richesse empoigne et, sitôt la pièce terminée, on se prend à en redemander. Dans le bel environnement sonore que se montre l’Espace Go, cela fait partie des instants bénis. La curiosité est stimulée, aveu non caché du désir de pouvoir entendre davantage du catalogue de ce compositeur.

    Des commandes

    Voilà pour les deux premières générations. La troisième s’est fait offrir un cadeau lors ce de Rien à voir. Pour remercier ceux qui, étudiants à l’époque des débuts de ces festivals acousmatiques, faisaient office de techniciens et s’occupaient dans l’ombre à installer le bric-à-brac nécessaire, tout câbler, déplacer, bref, ceux qui font que ça marche sans qu’on le sache, on a passé des commandes à ceux qu’on appelle de «jeunes» compositeurs, troisième portée de l’acousmatique formée tant par les élèves des pionniers que, parfois, par les aïeuls. Une commande par concert, en ouverture, soit cinq en tout. Des quatre pièces que j’ai entendues, toutes invitent au même genre de réflexion critique: ces artistes apprennent encore le vocabulaire, ont appris une technique, mais n’ont pas encore trouvé quoi faire avec.

    Des enfants qui s’amusent avec des joujoux, voilà ce qu’on entend, et qui tentent de se donner un vernis par ce qui, dans le fond, reste encore une scolaire imitation, un exercice. À leur décharge, le format de dix minutes peut parfois être contraignant quand on a besoin de temps. Chacun à sa manière, semble se réfugier alors dans le confort de la chose apprise (voire de la citation: jeu dangereux que celui d’harmoniser tonalement une phrase aussi caractéristique et riche que le solo de hautbois d’Octandre, de Varèse, exemple entre bien d’autres). Comme si on voulait d’abord se réapproprier l’histoire avant que d’oser se la créer.

    Attention cependant: si on doit reconnaître l’échec de ce pan de la manifestation, il faut dire tout aussi fort à quel point il doit se poursuivre. C’est en forgeant qu’on devient forgeron. L’expérience reste le seul remède aux flottements entendus, allant du truisme à la baliverne, se réfugiant dans le no man’s land où se cantonnent les pleutres. C’est ce qu’on souhaite à ces «aspirants»: du courage, de ce courage qu’on mettra nous aussi à les suivre.

    … dans le silence de la nuit… dans Outsight

    «Review», Tom Schulte, Outsight, 16 décembre 2001
    dimanche 16 décembre 2001 Presse

    Gilles Gobeil is part of the rich, academic electroacoustic scene centered on the Université de Montréal. While much of the music from that fertile world is cerebral and engaging, Gobeil breaks ranks and offers sounds that are harsh and nightmarish. Three of the four works here are eerie creations based on Gobeil’s readings of Proust, HG Wells and Jules Verne. The fourth, Derrière la porte la plus éloignée… is a malevolent vision of Venice.

    Gobeil breaks ranks and offers sounds that are harsh and nightmarish.

    The Freest of Radicals, No Type, No Type (web) dans Voce del Popolo

    «No Type: nous sommes une créature du présent», Simon-Pierre Beaudet, Voce del Popolo, no 01:02, 15 décembre 2001
    samedi 15 décembre 2001 Presse

    Loisirs cacophoniques. Sons apaisants pour bébés mutants. Musique de chambre à gravité zéro. Le non-sens comme divertissement domestique. L’inertie comme motif compositionnel. Électro-sculptures stoïques. Le genre de dub contre lequel vos parents vous ont prévenus.

    Voilà les noms de quelques fichiers que vous pouvez télécharger sur No Type, un site web qui publie gratuitement de la musique électronique. Mais qui sont-ils? Et que veulent-ils nous dire?

    Si on tente de concevoir ce qu’est actuellement la musique en format MP3, on songe immédiatement à Napster et ses suivants, à MP3.com, à ces artistes qui offrent «généreusement» — presque avec défi — des pièces à télécharger avec l’espoir, bien sûr, que le brave consommateur courra chez son disquaire se procurer le dernier opus. Pourtant, on est encore loin de l’utopie d’une musique enfin libérée des contingences de l’industrie, que tout le monde annonce sans qu’on puisse voir là un mouvement de masse. Ils sont peu à avoir entrevu dans les technologies modernes la possibilité de publier à peu de frais, et sans intermédiaires, leurs créations. Ils sont encore moins nombreux à l’avoir fait. No Type est de ceux-là.

    Basé à Montréal, le site publie essentiellement de la musique électronique et contemporaine depuis trois ans, ce qui en fait certainement un des pionniers dans le domaine. Sporadiquement, de nouveaux projets et de nouveaux artistes sont présentés, et quelques-uns font même des incursions dans ce monde abusivement appelé «réel» en publiant des disques (consultez la section «no shop» du site) ou en se commettant en spectacle. À l’excellence de la musique répond l’excellence de la conception graphique, laquelle est vraiment exceptionnelle. Le tout en fait un espace vraiment unique sur le web.

    No Type fait la part belle aux artistes québécois. Mentionnons David Turgeon (Camp), Philémon Girouard et Alex Warren (Potlatch W), Aimé Dontigny et Érick d’Orion (morceaux_de_machines, Napalm Jazz), Frédérick Blouin (Oeuf Korrect, Surfing Secrets), James Schidlowsky & Magali Babin. À cela ajoutons des gens venus d’autres horizons, ayant signé précédemment sur d’autres étiquettes, comme Le chien borgne (Guillaume Théroux-Rancourt, de l’étiquette de Québec Alterflow), Sam Shalabi (Alien8) et Martin Tétreault (Ambiances Magnétiques). Et bien sûr des Américaines (Alphacat, Lyric Morgan O’Connor), et plus récemment une Suédoise (Claudia Bonarelli) et un Espagnol (Kanito).

    Nous avons eu en entrevue (électronique, il va sans dire) David Turgeon, musicien, fondateur, graphiste et directeur spirituel de No Type, ainsi qu’Aimé Dontigny, également musicien, directeur de la série «Sine Fiction», projet musical en cours sur No Type.

    Simon-Pierre Beaudet: Quand a commencé No Type, et pourquoi?

    David Turgeon: La version officielle — DONC LA SEULE VRAIE!!! — est que No Type est apparu sur Internet en octobre 1998. Nous étions pauvres, jeunes et idéalistes, alors nous avons décidé de publier notre musique sur le web en MP3 plutôt que de perdre de l’argent à produire des disques, en se disant que ça pourrait payer plus tard. Aujourd’hui, nous sommes toujours aussi pauvres, moins jeunes et peut-être encore plus radicaux dans notre approche. Tous les autres fournisseurs de MP3 cherchent à faire de l’argent, alors que nous n’avons plus cette illusion. Le MP3, tout comme le OGG, un format alternatif en code ouvert, est un format jetable et temporaire, comme la radio. Par contre, les retombées indirectes existent: crédibilité accrue, même des contrats de disques dans certains cas (Tomas Jirku, Dick Richards).

    Aimé Dontigny: Les bénéfices pour les musiciens sont même énormes: outre la liberté de créer, il y a la chance d’enfin rejoindre un public attentif et de partager avec d’autres artistes ayant des visées communes. Il y a beaucoup d’échanges dans No Type; remix, collaborations, spectacles, contacts, etc. Nous ne sommes pas limités par notre groupe. Il ne tient qu’à nous, aussi, de faire fructifier No Type (par exemple, plusieurs américains organisent des shows sous la bannière No Type; les artistes de No Type peuvent aussi accepter de nouveaux musiciens eux-mêmes). La formule permet également d’atteindre un certain degré d’achèvement pour les projets. Les albums sur No Type sont de vrais albums mais sans la contrainte physique de la production: ils sont toutefois publics! Pour des subventions, des séminaires ou des festivals, c’est très important de pouvoir démontrer une pré-existence. Très peu sont ouverts aux musiciens «vierges» (non-reconnus par leurs pairs, pour utiliser la langue subventionnaire). No Type offre et donne cette reconnaissance.

    Simon-Pierre Beaudet: Combien d’artistes se trouvent sur No Type, et combien de projets avez-vous publiés?

    David Turgeon: Nous représentons plus d’une quarantaine d’artistes, parfois sous des noms divers, et avons publié plus de soixante-dix albums, dont la grande majorité sont toujours disponibles, certains ayant été effacés pour diverses raisons. C’est en fait assez peu, compte tenu de la liberté de moyens dont nous disposons. Contrairement à d’autres sites, nous choisissons les artistes avec lesquels nous travaillons, ce qui assure une certaine qualité dans les œuvres et l’interprétation, mais limite en même temps la quantité de matériel que nous pouvons publier.

    Simon-Pierre Beaudet: Votre approche radicale semble vous exclure de certains réseaux. Pouvez expliquer votre refus de collaborer avec ceux-ci?

    Aimé Dontigny: Il faut d’abord mentionner qu’il s’agit d’un vrai label, pas d’un fourre-tout du genre MP3.com. David est le directeur artistique et le catalogue représente une certaine vision des nouvelles musiques électroniques. De plus, il s’agit d’une utilisation non-commerciale du web. Ce n’est pas un start-up. Ça ne recueille pas d’informations sur les visiteurs. Il n’y a pas de pubs. Et ce n’est pas temporairement ainsi pour attirer d’éventuels investisseurs qui vont changer la donne après. C’est tout.

    David Turgeon: Et, de fait, la réalité est que personne ne veut collaborer avec nous, parce que nous n’offrons aucun revenu et aucune publicité. Par exemple, un site au nom de «epitonic» m’a contacté il y a un an; ils espéraient faire une sorte de collaboration. Je leur ai expliqué que nous étions des mélomanes aguerris, plus intéressés à travailler sur notre musique qu’à faire un succès sur la scène des «point-com», mais qu’il serait quand même intéressant de développer un partenariat, et ils ne m’ont jamais rappelé. Depuis, ils servent de point de promotion pour diverses étiquettes indépendantes. Ils seront probablement rachetés d’ici quelques mois, si ce n’est déjà fait. Même chose quand le président de MP3.com m’a appelé, lors de l’ouverture du site. Sous le couvert d’une interview, il voulait surtout savoir si nous pensions tout transférer notre musique sur son site plutôt que de la publier nous-mêmes (ce qui est bien sûr suicidaire). Évidemment, il n’a jamais parlé de nous, et puis maintenant il change les couches de Jean-Marie Messier. Je pourrais aussi parler de la fois où l’ADISQ m’a invité à être panéliste lors de la rencontre annuelle de l’industrie, mais bon, tu vois où je veux en venir.

    Aimé Dontigny: L’industrie est tellement stratifiée (les musiciens veulent plaire aux producteurs, qui veulent plaire aux radios, qui veulent plaire aux publicitaires, qui paient les radios, qui donnent de l’argent aux organismes de gestion de droits d’auteurs, qui paient les musiciens qui veulent d’autres chèques, alors tentent de plaire aux producteurs, etc.) qu’il n’y a aucune alternative pour les musiques différentes. No Type est une alternative ANARCHISTE. Nous sommes un groupe LIBRE: aucun contrat, aucun frais, aucune promotion. Nous sommes sur No Type parce que nous croyons à la liberté de créer. Notre musique est gratuite, disponible en tout temps et sans aucun compromis artistique.

    Simon-Pierre Beaudet: Quelles conceptions avez-vous de la musique électronique, et comment vous situez-vous par rapport à l’héritage musical du XXe siècle?

    David Turgeon: Nous sommes une créature du présent. Si on parle de musique, les courants que nous choisissons sont très contemporains: musique électronique à saveur «techno», recherche sonore post-moderne, etc. Évidemment, on peut faire des liens. Entre autres avec John Cage qui croyait que tous les sons pouvaient être de la musique. Bien sûr, il ne faut pas prendre ceci au pied de la lettre; nous y répondons en offrant de la musique que les éditeurs de disques refusent. Cela amène nécessairement une dimension politique, mais nous contribuons aussi à la diversité musicale.

    Il y a plusieurs écoles de pensée en musique électronique. L’une d’elles est la position «classique», qui trouve un écho dans la musique électroacoustique contemporaine. Historiquement, la musique électroacoustique est une sorte de réconciliation entre les possibilités sonores de la musique électronique pré-1970 (Stockhausen, par exemple, mais aussi Kraftwerk) et les nouvelles formes de composition apportées par la musique concrète de Pierre Schaeffer et consorts en 1950. Plus récemment, il y a l’école «techno» (au sens large), qui se réclame davantage de l’héritage de Kraftwerk, et qui fut modelée en grande partie par la technique: le «beatbox», par exemple, a influencé le rythme régulier et la répétition. Aussi, il s’agit souvent d’une musique qui se veut «utilitaire» au sens où la musique sert à faire danser les gens (elle a une «utilité»).

    De ces deux écoles de pensée ont surgi divers courants qu’on pourrait appeler hybrides. C’est surtout là que nous nous situons, bien que ces micro-écoles hybrides ne s’entendent pas nécessairement entre elles. Nous essayons de concilier ces positions qui n’ont, à mon avis, aucune raison d’être contradictoires. Il existe par exemple beaucoup de musiques électroniques d’inspiration «techno» qui expérimentent avec le son et la structure; ceci a donné le IDM (Autechre, Aphex Twin). D’autre part, il y a des courants d’origine plus académique, de la musique dite «de recherche», qui s’inspire de courants plus populaires et utilitaires; ce qui donne le «microsound» (Pita, Kim Cascone). Nous puisons notre musique un peu partout; alors ce foisonnement d’idées et de mélanges nous est bénéfique.

    Aimé Dontigny: Toutes les facettes de la musique nouvelle — ou actuelle, terme que j’aime bien car il regroupe l’innovation de l’instrumental à l’électronique — sont représentées et il faut vraiment préciser que toutes ces musiques sont atypiques. Même dans les genres en vigueur dans l’électronique populaire, les artistes de No Type profitent de la liberté complète pour s’affranchir de ces étiquettes. On y trouve peut-être du techno, mais jamais le techno qu’on entend dans les raves (transe, goa, etc.) Il y a peut-être de l’électroacoustique plus formelle, mais jamais de l’académisme réducteur.

    David Turgeon: Étrangement, malgré le fait que nous soyons constamment «mis à part» dans l’univers de la musique contemporaine «populaire» — plus spécifiquement la musique électronique —, les électroacousticiens ont été les premiers à nous reconnaître comme des pairs. C’est bien sûr ironique puisque notre musique n’entre que très rarement dans le créneau électroacoustique classique. Pour les autres, il semble que nous soyons trop éclectiques, pas assez centrés sur un genre en particulier, donc peut-être trop difficiles à comprendre. Mais à quoi s’attendre d’autre d’un site qui s’appelle «no type»?

    Site internet: www.notype.com

    Nous sommes sur No Type parce que nous croyons à la liberté de créer.

    Hans Tutschku dans Le Devoir

    «suite […] grandiose», François Tousignant, Le Devoir, 15 décembre 2001
    samedi 15 décembre 2001 Presse

    […] on se rassoit au même endroit le lendemain pour faire la découverte de Hans Tutschku. On connait un peu sa musique au disque; en acousmatique, un disque est un bien faible ersatz de la réalité. Ce que le concert a prouvé à l’envi!

    Quiconque a des réticences (voire des allergies) à ce genre de musique si nécessaire au siècle et si brûlante de vision actuelle, porteuse d’avenir et d’intégrité engagée dans un présent visionnaire, doit absolument aller entendre Tutschku en salle.

    On découvre ici une autre manière de penser et de faire l’acousmatique. Tutschku commence par créer une enveloppe spatiale, non pas comme épiphénomène cinétique du son qui tourbillonne dans l’habitacle de la salle, plus comme une scène multidimensionnelle qu’il aspire à habiter. La perspective parle, le silence est éloquent, le geste et la composition se découvrent omnipotents de sens.

    Rapidement, on reconnaît qu’on est en présence du Haydn de l’électroacoustique. Chacune des cinq œuvres entendues est en effet aussi musicale, onginale, sentie, expressive qu’un quatuor à cordes de Haydn.

    La conception de l’espace, chez Tutschku, n’est pas issue de vues trigonométriques. Nous nous retrouvons dans un environnement sonore utérin, matriciel, fécond de toutes les ouvertures nourricières d’une imagination aussi unique que fertile. Séduisant? Sûrement, et qui force une foudroyante concentration sur la musique, une musique qui ne parle que d’elle-même malgré certaines avancées politiques (comme dans … Erinnerung… ), qui veut d’abord et avant tout être art pour porter plus haut et noblement son message, que son temps d’existence redessine.

    Le temps, cette donnée si fondamentale, tant physique que psychologique, I’art de Tutschku ne se contente pas de l’habiter ou de l’inventer: il le crée, le recrée, le nourrit et le modèle. Comme chez son classique ancêtre (oui, toujours, le parallèle avec Haydn s’impose comme incontournable), on ne trouve aucun déchet.

    Rien au hasard

    Peu importe l’œuvre, rien n’est laissé au hasard. Un son s’annonce en arrière-plan, disparait puis revient à l’avant-scène, une idée semble ornementale avant que d’être reprise comme fondement d’une section suivante de la pièce entendue.

    La musique s’épanouit, s’engouffre en entonnoir et ressort on ne sait trop d’où, avec un naturel nécessaire bouleversant. Tout semble simple, ce qui permet d’arriver avec celerite intuitive à la profondeur. Tutschku pratique une sorte de valse étudiée, dansant entre les différents niveaux de perspective, à l’intérieur d’un plan comme dans la globalité du volume, passant de la narrativité à la Durchfürung dont il est probablement le plus grand maître depuis Berg et Stockhausen, à sa manière propre, sans citer ni user de méthode ou de parti pris esthétique scolaire.

    Chacune des pièces s’entend en fait comme une sorte de forme sonate, sans exposition ni reprise. Discrètement, Tutschku nous mène au cœur de la musique, sa musique. La respiration de cet art se fait nôtre. Vocabulaire, syntaxe et grammaire, tout est transcendé. Que l’origine du matériau soit synthètique ou concrète (sons enregistrés comme la voix parlée, les gamelans ou autres objets sonores), le solfège rêvé et défini par Schaeffer aboutit ici, comme chez Jonty Harrisson ou Parmerud, dans cette zone sidérante et satisfaisante de la pure vérité.

    Quoi? Que des chefs-d’œuvre? Oui! Absolument! Le plus beau est de reconnaitre un style qui convainc par sa seule grandeur, d’apprivoiser une griffe sans qu’aucun maniérisme ne se montre le museau. Le génie — ici je n’ai pas peur de l’expression ni ne galvaude le mot — ne s’impose; pas: il entraîne, irrésistiblement. La musique de Tutschku est habitante, à la fois maelström et vortex, explosion de supernova et calme de mer étale, à l’image de l’interprétabon qu’il en diffuse en salle, sublime d’intelligence et de poésie. Tellernent pris, on ne sait que discrètement applaudir. On attend le retour avec d’autant plus d’attente.

    Francis Dhomont dans Le Devoir

    «Rien à voir remet ça pour une dixième fois», Bernard Lamarche, Le Devoir, 12 décembre 2001
    mercredi 12 décembre 2001 Presse

    Francis Dhomont a été invité à clôturer l’événement.

    Dans le noir, l’événement Rien à voir remet ça, dès ce soir, pour une dixième édition, un anniversaire doublé par les dix chandelles de l’organisme fondateur de la série. Pour ce faire, on a invité le compositeur Francis Dhomont, pour une finale, samedi, haute en couleur.

    Réseaux, l’organisme consacré à la promotion et à la diffusion de la musique électroacoustique, qui a mis sur pied l’événement, a toutes les raisons de festoyer, après avoir tenu le coup pendant ces années. Robert Normandeau, compositeur et cofondateur de Réseaux, souligne le parcours effectué en rappelant que Réseaux est né au début des années 90, dans un contexte de sécheresse du côté des subventionnaires. «Ça n’a pas été évident de faire la démonstration que c’était nécessaire d’avoir ce genre de société de concerts à Montréal». Il faut se rappeler qu’il existe deux sociétés de concerts d’électroacoustique au Canada, et que les deux se retrouvent à Montréal. Réseaux allait donc se spécialiser dans l’unique mandat de défendre cette musique.

    L’histoire montre que l’organisme a visé juste, et que la série autrefois baptisée Rien à voir – Tout à entendre a porté ses fruits. «Le fait qu’on propose une série dont le projet artistique est extrêmement ciblé et qu’on a été très très bien accueilli», soutient Normandeau, a joué en faveur de l’organisme. «Dans la cité de l’image et du spectacle», une série comme Rien à voir à de quoi étonner. Or, le dossier de presse de l’événement s’épaissit en même temps que le public grandit. «Ç’a été reçu comme une nécessité vitale dans le milieu», soutient le compositeur. Comparativement à ce qui se fait dans le monde, les entrées sont respectables, «le succès dépasse le succès d’estime». En plus, les tarifs étudiants permettent d’atteindre une clientèle jeune qui suit le mouvement.

    Programmation de choix
    Un des clous de cette nouvelle édition tient à la présence de Francis Dhomont, le doyen de l’électroacoustique au Québec, sa figure la plus importante. En ce sens, Réseaux boucle la boucle. Le 2 novembre 1991, l’organisme produisait le premier concert de son histoire, Top Secret, dont la tenue soulignait le 65e anniversaire du compositeur, de même que la parution de l’album Mouvances~Métaphores, sous étiquette empreintes DIGITALes. Dix ans plus tard, le concert que donnera Dhomont coïncide avec un nouvel album, Cycle du son. Lors de la soirée consacrée à Dhomont, ce dernier fera profiter les Montréalais de deux pièces inédites.

    En plus de retourner à ses sources, la série actuelle a prévu commander des œuvres à cinq jeunes compositeurs qui ont participé aux premières éditions de Rien à voir, de 1997 à 1999: Nicolas Boucher, Nicolas Borycki, Alain Gauthier, Éric Rocheleau, et Pierre Alexandre Tremblay. «Une poignée d’étudiants de l’Université de Montréal, au départ, nous ont donné un sérieux coup de main, relate Normandeau.Dans «l’esprit de la fête», la série cherche à remercier ces anciens étudiants, en leur donnant la première pièce de chacun des concerts de neuf heures.

    Dès ce soir, Jacques Tremblay débute la série. Celui qui avait été marqué par Hymnen de Kalrheinz Stockhausen proposera une nouvelle création, intitulée Empathies Entropiques, d’une durée exceptionnelle de cinquante minutes. Suivront, demain, l’Allemand Hans Tutschku, pour une première visite à Montréal, puis vendredi, le Néo–Zélandais John Young.

    Nouveauté pour cette édition, la série se déplace du Complexe Ex–Centris à l’Espace Go, rue Saint–Laurent. D’autres concerts, intitulés postrien ont lieu les 13, 14 et 15 décembre, à la Casa del Popolo, au 4873, rue Saint–Laurent.

    Clair de terre dans Splendid E-Zine

    «Review», Luke Martin, Splendid E-Zine, 10 décembre 2001
    lundi 10 décembre 2001 Presse

    Robert Normandeau is primarily an acousmatic composer, and his latest disc is broken into three chunks: two smaller pieces culled from Normandeau’s work in the theatre, and a larger piece from whence the album’s title comes. Malina is an eerily effective piece for effected and looped shakuhachi, full of menacing sibilants and pressurised blasts. It’s probably also the album’s most effective composition, being one of the few to encourage a visceral reaction. Erinyes, on the other hand, is like a hyperactive version of Ligeti’s Aventures, and part of the composer’s Onomatopoeia cycle — pieces of dialog from Sophocles’ Electra are sampled and rejigged so that only the sounds of letters, not complete words, are heard. It’s startling, and often sounds like cries for help in a swarm of bees — but is undermined by its 20-minute length.

    The larger, titular piece is much loftier in intent, aiming to be a meditation on elements of cinematography, by way of a photograph of the Earth from the Moon. It’s hit-and-miss, but in places (Couleurs ternaires) it’s also where everything seems to click for Normandeau, and the idea of «cinema for the ear» really does start to work.

    Phillipe Henry’s work influences this disc in many ways — in fact, the track Micro-Montage is, as the name suggests, a brief selection of construction sounds, jets, thumpings and other eyebrow-raising found-sounds. However, it’s not used in the same way one finds samples in Matmos’ or Einstürzende Neubauten’s recordings: this is the sound of a train going by, a brief reminder of Earth and its kerfuffle, designed to lend more weight to the disconnection one would feel in space. This unexpected approach is one of the reasons that, despite its flaws, Clair de terre is a disc worth investigating.

    As a work that says something about cinematography, I don’t think this disc cuts the mustard. As a collection of sonically-interesting pieces, it’s great. Normandeau’s tendency to either cut fantastic tracks too short, or to allow his ideas to dribble on a little too long notwithstanding, it’s a swag of wonderful electroacoustic pieces.

    … it’s a swag of wonderful electroacoustic pieces.
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