L’électroacoustique n’est plus désormais un genre mineur, à l’aspect essentiellement expérimental, et qui ne rejoint jamais le grand public. C’est plutôt, pour le compositeur Robert Normandeau, un grand pas en avant qui permet de placer la musique au même niveau que les arts phénoménologiques comme la peinture ou la poésie, dans lesquels l’artiste travaille directement sur son matériau, sans passer par un intermédiaire. Une des principales motivations de Normandeau dans sa fréquentation de l’électro est la possibilité de travailler avec tous les sons comme un cinéaste est un chasseur d’images, d’attraper au vol ces ondes fugitives pour les regrouper et les façonner de manière à nous faire vivre les émotions qu’il choisit pour nous.
Jadis emprisonné dans le carcan du système tonal, la musique a voulu se libérer en rejetant celui-ci pour en proposer un autre, encore plus limitatif, qui nous a menés, dit-on, dans un cul-de-sac. Mais, d’autre part, elle a tout simplement ignoré le système tonal pour rejoindre directement le matériau de base, le son, grâce à l’art acousmatique. Selon Normandeau, cet art a donc un avenir assuré qui va gagner une espèce de chaleur en perdant son côté expérimental. «Notre responsabilité maintenant est de créer des œuvres qui soient fortes», conclut-il, lui qui est déjà très avancé dans cette voie.
En 1992, la faculté de musique de l’Université de Montréal donnera son doctorat au premier étudiant en composition électroacoustique à ne pas soumettre une seule note de musique. D’après Robert Normandeau, heureux bénéficiaire de cet honneur, c’est une première au Canada qui donne enfin à l’électro la place qui lui revient: celle d’un art majeur. Le jeune compositeur n’en est pas à ses débuts dans le métier et possède déjà une solide réputation soutenue par un cv on ne peut plus impressionnant. Au chapitre des prix internationaux, en composition électroacoustique, bien sûr, il est récipiendaire entre autres, du 1er prix du jury et du public ex-aequo au 2e concours international Noroit-Léonce Petitot à Arras, France, en 1991; du 2e prix au 12e concours internationa Luigi Russolo, en 1990; ainsi que sept autres mentions et prix prestigieux dans le monde depuis 1986.
Il est d’ailleurs l’élève d’un des grands artistes et pédagogues qu’ait produits ce genre musical, le compositeur français résidant au Canada, Francis Dhomont. «S’il forme une école, c’est un peu à la manière de Messiaen, explique Normandeau en parlant de son professeur. Il a la même qualité, qui est de permettre aux compositeurs d’éclore selon leur tempérament, leur aspiration.» Sous la direction de Dhomont et la codirection de Marcelle Deschênes, dans le cadre de son doctorat, Normandeau a donc produit un œuvre finie, sans possibilité d’interprétation – même aux potentiomètres puisque tous les paramètres sont fixés à l’avance –, une œuvre fermée. Cette pièce musicale, cet objet sonore fignolé et parfaitement lisse, appelé Tangram, inspiré d’un puzzle chinois du même nom, a été conçu pour seize haut-parleurs, considérés comme les instrumentistes d’un orchestre de chambre. En divisant les sources sonores, le compositeur permet une perception beaucoup plus claire de chacune d’elles, clarté qui se diluerait dans l’image stéréophonique. Mais l’idée de base chère à Normandeau et qui a guidé cette création est celle du «cinéma pour l’oreille». Revendiquant le droit d’utiliser des sons référentiels, il cherche à faire passer un message, à créer des images au même titre que le cinéma. Pour nous permettre cette expérience, Tangram sera diffusée deux fois, une fois dans sa version acousmatique (sans effets visuels), et une fois dans sa version multimédia, réalisée en collaboration avec le photographe et infographiste Michel Dubreuil et la photographe Johanne Tremblay. Bon cinéma.