Quoi de plus contradictoire, a priori, que la danse et le handicap? Quoi de plus inesthétique, de plus dérangeant pour les sens, qu’un éclopé qui tenterait de danser avec béquilles et harnais et qui y parviendrait si bien qu’on trouverait ça beau?
C’est pourtant ce qui arrive dans bODY_rEMIX / les_vARIATIONS_gOLDBERG, la nouvelle pièce de Marie Chouinard, présentée hier soir en première montréalaise en ouverture du festival Montréal en lumière, où, posant ces questions, elle apporte ses réponses inattendues, prouvant avec intelligence, sensualité et poésie que le beau et la mobilité ne sont pas toujours là où on les attend.
À l’instar de Louis Dufort qui a remixé des extraits des Variations Goldberg de Bach, telles qu’interprétées par Glenn Gould en 1981, ainsi que des phrases de Gould parlant de cette interprétation à la radio, tous les éléments de cette pièce riche et ciselée sont remixés, recyclés, détournés de leur sens premier: les barres, les sons, les mots, les textures de voix, le matériel médical, la signification des gestes, les notions d’entrave et de liberté, de santé et de maladie.
Dans cette pièce, le handicap devient prouesse. En détournant leur habilité physique habituelle, les 10 magnifiques interprètes provoquent un véritable détournement des sens du spectateur. Marie Chouinard y poursuit le travail qu’on lui connaît depuis longtemps sur les prothèses qui prolongent en particulier les membres et les sexes, à part qu’il ne s’agit pas ici seulement d’excroissances énergétiques mais d’une véritable entrave.
Mais tout ce déploiement d’objets qui entravent le corps sert en définitive à le magnifier. Bardés de cannes, de harnais blancs ou noirs, de béquilles, de marchettes, d’appui-fesses et autres suspensions, les danseurs trouvent la danse dans ce qui devrait l’empêcher, créant de magnifiques images et de véritables moments. Ils utilisent surtout et sans cesse, hommes autant que femmes, des pointes, la pointe étant la première des prothèses utilisée en danse. Marie Chouinard s’amuse ici à varier sur le thème de la pointe.
La scénographie de cette pièce de deux parties de 45 minutes est sobre et épurée, et permet de retrouver les éclairages caractéristiques de Chouinard, horizontaux au ras du sol avec des tableaux en pleine lumière avec des fonds de scène vert printemps ou rouge sang fluo sur lesquels se découpent les silhouettes pleines de sex-appeal des danseurs.
Cette longue étude conceptuelle sur le graphisme du corps est ainsi plus proche de Étude no 1, créé en 2001 pour Lucie Mongrain, que du cycle plus baroque qui allait [de la pièce] Le cri du monde (2000) à Chorale (2003), bien qu’il existe des clins d’œil, d’ailleurs inattendus, de pure exultation, comme un trio de danseuses avec des béquilles sur la tête telles des licornes phalliques. On retrouve aussi tout le travail sur la voix et les éructations gutturales que l’on a vu aussi dans Cantique.
Une pièce magique, qui a eu le temps de mûrir sans doute depuis sa création à Venise l’année dernière, qui réunit les éléments que l’on adore retrouver d’une pièce de Chouinard à l’autre et qui font sa signature si singulière.