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  • François Bayle, Brunhild Ferrari, Monique Jean, Adrian Moore in Montréalistement

    “Akousma: tout contact”, Normand Babin, Montréalistement, October 28, 2013
    Monday, October 28, 2013 Press

    Samedi soir s’achevait en apothéose le festival Akousma avec les œuvres du très respecté François Bayle. Le festival nous aura fait réaliser en quatre événements, toute la diversité de l’art acousmatique, et nous aura aussi permis de jeter un œil sur ce monde un peu fermé sur lui-même il faut bien le dire.

    Après une soirée consacrée à la relève mercredi (voir mon article: http://montrealistement.blogspot.ca/2013/10/akousma-premier-contact.html), on a eu droit jeudi aux œuvres de deux femmes au génie incontestable. Brunhild Ferrari a plus que fréquenté l’œuvre de Luc Ferrari, décédé en 2005, et reprend avec brio le travail là où il l’avait arrêtée. Dans une esthétique minimaliste et répétitive, un peu à la manière de Steve Reich, Brunhild Ferrari nous a offert de longues plages sonores où presque rien ne bouge. Force est donc d’écouter attentivement: l’action est dans le détail. Un pointillisme musical d’une grande délicatesse, une musique un peu planante mais jamais endormante!

    En deuxième partie de programme, Monique Jean a présenté ce qui représente à mon avis le plus important travail fait sur la recherche de nouveaux sons entendus au festival. À partir de sons réels et de sons synthétiques, elle compose de longs poèmes pour l’oreille. Je garde en tête des épisodes inouïs, le mot ici pris dans son sens premier, des craquements, des éclats doux. Les œuvres de Monique Jean sont très délicates, ici pas d’impression de Dolby Surround ou de manœuvres d’écrasement de l’auditeur. Il faut porter attention, rester aux aguets tout le temps que dure sa prestation.

    Avant la performance de François Bayle, nous avons eu droit à la tonitruante musique d’Adrian Moore. Composée expressément pour l’acousmonium, l’orchestre de haut-parleurs, la musique se propulse, se ballade, circule tout autour de l’auditeur. Parfois proche de ce que nous pourrions entendre sur certains jeux vidéos, la pièce Battle nous plaçait au centre d’un genre de partie de ping-pong où les haut-parleurs de gauche répondaient à ceux de droite. Amplifiant et grossissant constamment le son, Moore appuie la pédale à fond, et termine avec un immense climax dans Junky.

    Le maître français François Bayle, 81 ans, a un peu donné une petite leçon de style à ceux qui l’avaient précédé au cours du festival. Il utilise le matériel sonore qu’il crée comme un compositeur pour orchestre le ferait avec les sons des différents instruments de musique. C’est donc une œuvre parfaitement construite et élaborée, où l’on entend clairement des thèmes, leur déconstruction, leur développement. Fabuleusement luxuriante, la palette sonore de Bayle nous donne à entendre des insectes, des grincements d’arbre, de lointains échos de cris d’oiseaux, une jungle hyperactive. La richesse des textures et le raffinement de l’écriture font des œuvres de François Bayle une véritable bible de l’électroacoustique, de l’acousmatique ou comme il vous plaira de l’appeler.

    De l’oreille au XXIe siècle

    Il n’y a pas tant d’années, le consommateur se rendait dans une boutique très spécialisée, avec ses propres CD et allait écouter des amplificateurs et des haut-parleurs, tentait de faire le meilleur alliage possible et retournait chez lui avec un système de son souvent plus intéressant, quoique moins puissant, que celui de bien des salles de spectacles. Aujourd’hui, on ajoute des haut-parleurs sur l’ordinateur directement, on écoute avec casque, parfois on s’achète une station iPod, mais on se fout un peu de la qualité du son. On veut que ce soit compatible avec notre équipement informatique, sans fil et design. Les concerts d’Akousma étaient diffusés sur plus de 40 haut-parleurs de très haute qualité, par un technicien ultra-qualifié. Voilà qui réveille notre ouïe un peu paresseuse. En fait, on a soudainement l’impression que nous avons trop de choses à écouter à la fois. Ce qui confère beaucoup de pertinence à ces concerts, l’écoute étant mille fois plus riche que ce que nous pourrions avoir à la maison. De plus le compositeur est à l’œuvre, et règle à mesure les effets qu’il désire obtenir en cours de performance. De la musique enregistrée certes, mais diffusée dans un contexte exceptionnel, qui justifie amplement l’appellation contrôlée de “spectacle”.

    Monique Jean in Cette ville étrange

    T.A.G. (Trottoir, asphalte, goudron) de Monique Jean”, Patrick Saint-Denis, Cette ville étrange, October 27, 2013
    Sunday, October 27, 2013 Press

    Dès les premiers moments, on entend des bruits de sirènes de police, des bruits de pas sur l’asphalte et des ambiances de foules, mais très rapidement, la compositrice se distancie d’un discours représentatif. Elle invite plutôt à plonger dans la matière même qui constitue ces sons et à y abandonner toute lecture autre que celle du sensible.

    Cette invitation emprunte essentiellement deux sentiers. Un premier qui consiste en une série de traitements auxquels sont soumis entres autres les sons de sirènes de police. Vient ensuite un ensemble de sons obtenus par synthèse qui vont venir rappeler ces sonorités concrètes dans leur profil général tout en les transposant ailleurs. En écho aux mouvements de groupes propres aux foules en marche, la compositrice développe une écriture de la masse faite d’accumulations qui trace un parcours formel limpide tout en proposant une conduite complexe de l’écoute.

    Les sons de sirènes de polices, déjà proches en soi des sonorités synthétiques, sont surtout présentes dans la première moitié de l’œuvre. Le glissando typique de ces sonorités est amplifié et repris dans la synthèse et finit, après de multiples boucles en aparté et autres digressions, par engendrer un long glissando descendant. Un moment phare de l’œuvre où l’on peut apprécier l’ampleur du savoir-faire de la compositrice. C’est tout un tour de force que de pouvoir mener l’écoute vers des gestes d’une telle ampleur et concision. L’œuvre fait intervenir ensuite des sonorités de bruits de pas sur l’asphalte que la compositrice agence en une série d’accumulations avant de devenir eux-mêmes source de synthèse sonore.

    Difficile de résister à la tentation de créer des liens entre l’œuvre de Monique Jean et les manifestations étudiantes qui ont marquées le printemps 2012. Mais l’œuvre échappe aux rapprochements trop directs et ces références planent au-dessus d’elle sans jamais s’y ancrer. Dans Qu’est-ce que la littérature? (Gallimard, Paris 1948), des propos de Jean-Paul Sartre pourrait résumer en quelques sortes ces affiliations:

    «Les notes, les couleurs, les formes, ne sont pas des signes, elles ne renvoient à rien qui leur soit extérieur. Le petit sens obscur qui les habite, gaîté légère, timide tristesse, leur demeure immanent ou tremble autour d’elles comme une brume de chaleur.»

    Les occasions sont rares de pouvoir assister à des œuvres nouvelles qui créent un consensus aussi fort lors de leur création. Il ne fait aucun doute que T.A.G. a laissé une impression semblable au public du festival Akousma jeudi dernier à l’Usine C.

    Les occasions sont rares de pouvoir assister à des œuvres nouvelles qui créent un consensus aussi fort lors de leur création.

    François Bayle in Le Devoir

    “Akousma: Dans la météorologie sonore de François Bayle”, Fabien Deglise, Le Devoir, October 26, 2013
    Saturday, October 26, 2013 Press

    Le déterminisme, c’est aussi ça: né à Madagascar, l’électroacousticien français François Bayle, de passage cette semaine à Montréal pour le 10e festival des musiques numériques immersives, Akousma, a passé son enfance sur cette île de l’océan Indien, dans un environnement hostile où de la sensibilité aux sons autour de lui a dépendu pendant longtemps sa survie. «Le son est porteur de signification, lance-t-il. Dans un monde sauvage, cette signification est cruciale. Il faut la rechercher dans les moindres recoins, dans toutes les intensités, y compris les moins perceptibles, comme dans le mouvement d’un serpent, la vibration d’un insecte. C’est une question de survie.»

    Ceci explique un peu cela, mais également l’obsession de ce créateur d’envergure pour le détail, la complexité des assemblages sonores qui, au final, font toujours plus ou moins apparaître un peu la densité d’une forêt tropicale, la dureté de la nature, la complexité de l’adaptation aux éléments, mais également la poésie qui peut finir par se dégager de tout ça. «Ce sont des choses qui habitent ma pensée, tout cela nourrit les orages électriques qui forment cette pensée, pensée que j’essaye de mettre en phrase dans ma musique», ajoute l’artiste hors norme qui célèbre en 2013 le demi-siècle d’une carrière sonore, prospective, exploratoire et expérimentale particulièrement prolifique dans l’univers de l’acousmatique.

    Si loin, si proche

    Ce champ de l’expression artistique, avec ses modulations de fréquences électriques, ses sons de synthèse qui cherchent organiquement, dans un chaos apparent, à atteindre des points mélodiques, est à des années-lumière des tonalités musicales qui alimentent, avec leur paradoxale vacuité, les palmarès populaires. Mais il n’en est pas totalement déconnecté.

    L’écoute de 50 ans d’acousmatique, un coffret qui réunit en 15 albums et près d’une centaine de compositions cinq décennies de création de Bayle, ce pilier du Groupe de recherches musicales (GRM) de Pierre Schaeffer et élève de Karlheinz Stockhausen, en laisse entendre plusieurs preuves. Par fragments. Et ce, en laissant échapper ici une boucle sonore datant des années 60, un rythme des années 70, l’étrangeté d’une modulation datée de 1980, dont on trouve aujourd’hui plusieurs résonances dans des pièces musicales pop-électro contemporaines et grand public.

    Assis dans le petit salon feutré d’une auberge montréalaise, lui-même bercé par les sons de ville assourdis par une large baie vitrée, le compositeur ne s’en étonne pas, même si, dit-il, tous ces «succédanés» présents dans le corpus pop adulte-contemporain de ses explorations sonores passées ne l’intéressent pas vraiment. «Il faut des premiers, des explorateurs, qui finissent par baliser et aménager un territoire, lance-t-il. L’électroacoustique s’adresse à l’oreille naturelle en passant par des moyens techniques qui ne le sont pas. La finesse du matériau qui en découle touche davantage notre pensée et prouve en même temps que l’homme est capable de faire des choses extraordinairement inhumaines. L’électroacoustique a contribué à un énorme bouleversement. Qu’une partie de ces bouleversements soient absorbés par d’autres, médiatisés plus simplement et fassent boule de neige est une suite normale des choses.»

    Et il ajoute: «Nos avancées sont discrètes. Leur média à eux est plus puissant. Il pollue plus que nous.» Et du coup, on y fait plus attention.

    Écouter Bayle aujourd’hui permettrait donc de soupçonner un peu les lignes sonores des Bieber, Madonna, Timberlake, Lady Gaga et Marie-Mai de demain, mais également de se frotter à un compositeur qui, dans son hermétisme créatif, n’arrive pas vraiment à envisager cette contribution. «Les sonorités que l’on fait émerger créent un domaine public, c’est une évidence. Mais on n’a pas conscience de ce que l’on fait, ni de ce que cela va devenir.» Et ce n’est peut-être pas plus mal ainsi.

    Bruissement de violon et hommage à Stockhausen

    Il se défend, modestement, d’en être le géniteur, mais tout le monde autour de lui ne cesse de le répéter: le principe de l’Acousmonium, cet orchestre de haut-parleurs visant à rendre justice, sur scène, aux compositions électroacoustiques, c’est François Bayle qui est derrière. «Cette recherche de l’immersion dans le son, d’autres l’ont menée avant moi, tient-il à préciser. Je n’ai rien fait de plus que de poursuivre ce qui avait été fait, en mettant beaucoup de haut-parleurs dans un grand espace pour obtenir, dans un contexte d’écoute en groupe, dans une salle, cette immersion que nous avions en studio.»

    L’idée s’est cristallisée quelque part en 1974. Elle va s’incarner à nouveau samedi soir sur la scène de l’Usine C à Montréal, où le compositeur se prépare à présenter deux de ses créations: Les couleurs de la nuit, imaginée dans l’urgence en 1982 et dont il va offrir une version inédite retravaillée l’an dernier. Présentée comme un «bruissement violonistique», l’œuvre va côtoyer Univers nerveux, composition qui rend hommage à Karlheinz Stockhausen, compositeur allemand qui a guidé Bayle dans ses premières explorations sonores.

    Le créateur face à sa création

    De passage à Montréal, l’électroacousticien François Bayle, 81 ans, revient dans cette balado — https://soundcloud.com/lesmutationstranquilles/rencontre-avec-franc-ois-bayle — sur l’origine de son inspiration et parle de ses premières notes, de l’Acousmoniun (l’orchestre de haut-parleurs), de sa musique intérieure, de la scène électroacoustique de Montréal, des liens entre l’acousmatique et la variété et de ce qu’il ferait aujourd’hui s’il avait 20 ans.

    «L’électroacoustique a contribué à un énorme bouleversement. Qu’une partie de ces bouleversements soient absorbés par d’autres, médiatisés plus simplement et fassent boule de neige est une suite normale des choses.»

    David Arango Valencia, Magali Babin, Martin Bédard, Simon Chioini, Andrea-Jane Cornell, Martine H Crispo, Fünf, Émilie Mouchous, Matthew Schoen, Erin Sexton, Nick Storring in Montréalistement

    “Akousma: premier contact”, Normand Babin, Montréalistement, October 24, 2013
    Thursday, October 24, 2013 Press

    Le festival des musiques numériques immersives Akousma s’est ouvert hier soir avec un concert consacré aux nouvelles générations d’électroacousticiens et électroacousticiennes. Car oui, il y a enfin un peu plus de elles chez les compositeurs en général et en électroacoustique en particulier.

    Le concert s’ouvrait avec deux pièces de factures assez classiques des David Arango-Valencia et Martin Bédard. L’oreille a apprivoisé le large spectre sonore que représente le grand orchestre de haut-parleurs composé de plus de 40 enceintes. Bien entendu, les deux compositeurs s’en sont donnés à cœur joie, faisant circuler des trombes de sons d’un bout à l’autre de la salle, faisant tournoyer les glissades, les orages et les bruits d’avion. Au plan des sonorités, cela m’a semblé un peu trop près de ce qu’on peut entendre au cinéma. Sans le film. Une bonne structure dans l’écriture réchappait la donne et donnait à entendre une musique cohérente, deux véritable compositions. Les meilleurs moments arrivent souvent lorsque peu d’enceintes sont utilisées, lorsque des bruits semblent se mouvoir délicatement autour de notre tête. La partie aquatique de Burundanga d’Arango-Valencia m’a semblé très réussie en ce sens.

    Terminal Burrowing du Torontois Nick Storring nous a démontré toutes les possibilités de cet orchestre, toutes les nuances de l’expérience acousmatique. L’intégration de sons d’instruments acoustiques ajoute beaucoup de richesse au texte musical. Fort brillante donc au plan des sonorités, la pièce souffre d’un manque de plan et fait plus penser à un catalogue de sons qu’à une véritable musique organisée. À suivre…

    Le moment le plus fort de la soirée nous est venu avec le duo Schoen / Chioini. Droits devant l’audience, armés de leurs laptops, ils s’amusent et improvisent à partir d’une banque de sons et d’images une œuvre qui curieusement démontre un grand sens de la structure. Les images, en noir et blanc, ponctuent le rythme, imitent les sons dans leurs mouvements. Une véritable merveille de synchronisme de la part des deux performeurs. L’aspect vivant de la performance ajoute beaucoup d’intérêt à la soirée, et en fait la musique électroacoustique nous séduit bien plus facilement avec une touche humaine et performative.

    Toute la deuxième partie de ce (trop?) long concert était consacrée au quintette Fünf. Cinq filles qui bidouillent, triturent et manigances devant nous sur une grande table remplie d’étranges instruments. Réels ou inventés, cette panoplie d’appareils intriguent. Mouvements se veut une «chorégraphie gestuelle de matériaux sonores». À partir d’un schéma établi, les performeuses improvisent dans ce qui m’a paru une interminable démonstration de bibittes à sons. Quelques beaux moments, quelques idées de génie, mais aussi différents sons absolument insupportables, suraigus et ultrasons qui arrachent le tympan. Pas du tout convaincu de la pertinence de ce propos qui a toutefois été très longuement applaudi, je retourne au festival Akousma entendre maintenant les compositeurs séniors, voire mythiques tel François Bayle et vous reviens sur le sujet ce week-end.

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