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  • Francis Dhomont dans Aligre FM, Dissonances

    «L’école de Montréal, 2/4», Bernard Girard, Aligre FM, Dissonances, 23 mars 2004
    mardi 23 mars 2004 Presse

    Nous avons entrepris l’exploration des travaux de l’école de Montréal. Et nous avons commencé avec celui qui en fut l’inspirateur et l’animateur, Francis Dhomont. Je vous propose de poursuivre l’exploration du catalogue de ce compositeur qui, après avoir découvert très tôt, dés la fin des années quarante les musiques sur bandes, n’a vraiment commencé à composer qu’à la fin des années 60. Nous allons aujourd’hui poursuivre avec des extraits de Forêt profonde, une œuvre voisine par la forme et la durée de Sous le regard d’un soleil noir, il s’agit là encore d’un cycle qui comprend 13 pièces et dure, tout compris, près d’une heure, mais beaucoup plus récente puisqu’achevée en 1996.

    Dans cette œuvre on retrouve ce goût pour les textes savants, psychanalytique, qui est la marque de Francis Dhomont. Il s’agit, cette fois-ci, de textes de Bruno Bettelheim sur les contes de fée. On aura remarqué la place de la voix et la manière originale dont Francis Dhomont la traite, aussi respectueux de la tessiture des voix que du sens des mots prononcés. Dans une interview qu’il m’a accordée, il s’explique sur cet usage de la voix, sur son goût pour le mélodrame, un genre musical qui consiste à associer à de la musique des textes parlés et qu’ont pratiqué des auteurs aussi différents que Schumann, Liszt, Berlioz ou, plus près de nous Stravinsky dans l’histoire du soldat, Poulenc sur des textes parlant de Babar ou Honegger. Mais rares sont ceux qui en ont fait un usage aussi intense et systématique que Francis Dhomont.

    Forêt profonde explore le monde des contes de fée, mais aussi celui des forêts qui servent souvent de cadre à ces contes. Un monde des forêts que Francis Dhomont avait abordé quelques années plus tôt, quoique de manière plus problématique, voire intrigante, dans Drôles d’oiseaux, une œuvre de 1985-1986, qui se distingue du reste de sa production par son utilisation des techniques électroniques. Dans la pochette du disque, Dhomont nous présente cette œuvre comme «une curiosité unique dans sa production.» Une curiosité qui mérite, je crois, qu’on s’y attarde quelques instants. La musique électronique telle que pouvaient la pratiquer des compositeurs comme Stockhausen est un peu passée de mode chez les compositeurs savants, malgré ou, peut-être, à cause de son succès dans la musique populaire. Et c’est dommage.

    Comme l’indique le titre de cette œuvre, Drôles d’oiseaux, Francis Dhomont a toujours entretenu une relation intime avec la nature. Relation qui l’a amenée, jeune homme, à faire un retour à la nature et à s’installer en Provence. On retrouve dans plusieurs des titres de ses œuvres des allusions à des oiseaux, à l’environnement. C’est le cas, par exemple, de Vol d’Arondes, une œuvre de 1999 révisée en 2001 réalisée à partir de sons saisis en Provence et d’autres repris de Drôles d’oiseaux. Comme beaucoup de ses collègues, Dhomont n’hésite jamais à retravailler ses œuvres, à cannibaliser son propre répertoire, à réutiliser des sons déjà montés dans des pièces antérieures. Ces musiciens qui ont choisi de travailler sur bandes, avec des magnétophones et des micros ne sont pas seulement des compositeurs, ce sont aussi des preneurs de son, des promeneurs qui nous apprennent à entendre notre environnement, qui nous font découvrir ces sons qui nous entourent et qui, cependant, échappent le plus souvent à notre conscience.

    Il y a dans Vol d’Arondes quelque chose d’un portrait ou, plutôt d’un paysage au sens que les peintres donnent à ces mots. On y entend des hirondelles, un avion, le bruit d’un soir de festival avec ce qui pourraient être des applaudissements, des cris… Cette musique s’inscrit dans une veine plus intime de l’œuvre de Dhomont.

    Cette manière de traiter le son comme des couleurs sur une toile modifie le rapport du compositeur à son environnement. Tout comme les impressionnistes avaient pris leur chevalet et étaient aller peindre sur le motif, les compositeurs de musique électroacoustique se sont ouverts au monde. Et cela leur a donné la possibilité ou, qui sait, l’envie d’écrire des œuvres qui raisonnent directement avec l’actualité.

    On sait que composer des musiques politiques a été une tentation des compositeurs tout au long du 20ème siècle. On retrouve cette même volonté d’exprimer des opinions avec ses moyens propres chez Francis Dhomont, dans cette Lettre de Sarajevo qu’il a composée en 1995 et 1996 et dont il dit: «Devant les débordements du cynisme triomphant, je n’ai pu cette fois-ci me contenter des jeux formels et esthétiques chers au compositeur. J’ai donc, naïvement, voulu parler de l’horreur et de la honte. Le titre a surgi, évident: la «lettre» qui informe de l’étendue du désastre et qui, en même temps, lance un cri dans le désert des nations. Sarajevo, parce que cette ville, parmi tant d’autres, symbolise l’incohérence tragique du retour en barbarie de notre époque.»

    Musique politique, l’expression laisse souvent incertain, hésitant, mal à l’aise et, cependant, à l’écoute de cette œuvre sans concession on devine le projet de Dhomont, son désir de mettre en scène sans la moindre emphase, sans le moindre effet, une musique épuisée, enchaînée, comme prisonnière de menottes sonores.

    … celui qui en fut l’inspirateur et l’animateur, Francis Dhomont.

    Fractures, Bruits, Cycle du son, Sous le regard d’un soleil noir, Connexion, La mécanique des ruptures, Le contrat, Figures, Bruit-graffiti, Christian Bouchard, Yves Daoust, Francis Dhomont, Gilles Gobeil, Robert Normandeau, empreintes DIGITALes dans electrocd.com

    «Le Québec électroacoustique», François Couture, electrocd.com, 22 mars 2004
    lundi 22 mars 2004 Presse

    On dit que le gazon du voisin est toujours plus vert que le nôtre, mais quand il s’agit d’électroacoustique, croyez-moi, le Québec n’a rien à envier aux autres régions du monde. Accusez-moi de chauvinisme, je n’en ai cure: le Québec abrite nombre de compositeurs de grand talent et de professeurs influents.

    Je ne veux pas m’embarquer dans un exposé analytique, mais, en tant que critique et auditeur invétéré, il existe pour moi une électroacoustique québécoise. Malgré la diversité stylistique de nos compositeurs, je perçois un «son» québécois, quelque chose qui, pour moi, n’est ni britannique, ni français, ni allemand; quelque chose qui m’appelle et me parle dans un langage plus immédiat, plus facile d’écoute.

    L’origine partielle de cette unité dans la diversité découle probablement de l’influence de quelques compositeurs-clé dont l’enseignement en milieu universitaire a marqué la relève d’ici. Je pense d’abord à Francis Dhomont et à Yves Daoust. Commençons donc cette piste d’écoute avec ce Français si québécois qu’il s’est mérité une bourse de carrière du Conseil des arts et lettres du Québec. Je peux recommander en toute franchise tous les disques de Dhomont: sa grâce, son sens narratif et son intelligence font de chaque pièce un objet d’émerveillement. J’ai souvent exprimé mon admiration pour Forêt profonde (y compris dans ma première piste d’écoute, je n’y reviendrai donc pas), mais Sous le regard d’un soleil noir, sa première grande œuvre, demeure un classique de l’électroacoustique internationale, et son Cycle du son, beaucoup plus récent, témoigne d’un art raffiné à la perfection — la pièce AvatArsSon, en particulier.

    Si l’œuvre de Dhomont s’est élaborée à partir de grands thèmes théoriques, littéraires et sociologiques, celui d’Yves Daoust tient plutôt de l’anecdote et de la poésie. La plupart de ses pièces montre une filiation aux idéaux abstractionnistes de l’école française, mais l’apparente naïveté de ses sujets (l’eau, la foule, une Fantaisie de Chopin ou un souvenir d’enfance) donne à sa musique une charge émotive inusitée. Son plus récent disque, Bruits, fait preuve aussi d’une volonté de croissance (on dénote dans la suite titre une certaine influence de ses étudiants) et contient une pièce au sujet politico-historique (Ouverture, sur les relations France-Québec) qui peut très bien accrocher l’auditeur néophyte.

    À ces deux noms d’une importance incontestable, il faut ajouter ceux de Robert Normandeau et de Gilles Gobeil. Normandeau représente bien ce que j’entends par un son québécois: un certain académisme dans la plasticité des sons (qui trahit l’influence des Britanniques et des Français), une originalité dans leur utilisation, une intelligence du propos qui, si elle pousse vers la réflexion académique, n’en aliène pas l’auditeur pour autant. Mon disque préféré demeure Figures, qui comprend la superbe pièce Le Renard et la Rose, construite à partir du roman Le Petit Prince, ainsi que Venture, un hommage à l’âge d’or du rock progressif (une marotte que je partage avec le compositeur, faut-il préciser). Gobeil, c’est la folie des grands espaces, la violence des passions humaines, les gestes brusques, les masses sonores lancées à la volée. Si La mécanique des ruptures demeure une écoute essentielle, son récent disque en collaboration avec René Lussier, Le contrat, représente son travail le plus accompli (et fascinant!).

    Si ces quatre compositeurs représentent la crème du milieu académique, on trouve aussi au catalogue d’empreintes DIGITALes de jeunes compositeurs et des artistes dont le travail renouvelle en profondeur le discours électroacoustique de leurs collègues.

    Mentionnons Fractures, le premier disque, tout frais, de Christian Bouchard, dont l’approche éclatée tient autant de l’électronica expérimentale que de l’électroacoustique universitaire. Ses suites Parcelles 1 et Parcelles 2 évoquent l’art vidéo numérique par leur fébrilité et leur fragmentation. Je recommande aussi chaudement l’album Connexions de Louis Dufort, qui mélange approche académique et bruitisme. La pièce Zénith, dans laquelle il utilise la voix du chanteur death-metal Luc Lemay (du groupe Gorguts), est simplement stupéfiante. J’aime beaucoup aussi l’humour un peu cru de Marc Tremblay. Son Bruit-graffiti fait un usage fréquent de la culture pop (des Beatles à Passe-Partout). Sa pièce Cowboy Fiction, un western pour l’oreille qui remodèle le rêve américain, conclut à merveille cette piste d’écoute.

    Sérieuse ou facétieuse, abstraite ou évocatrice, la musique électroacoustique québécoise s’est taillée une place de choix sur la scène internationale. À vous maintenant d’en explorer les multiples facettes.

    Sérieuse ou facétieuse, abstraite ou évocatrice, la musique électroacoustique québécoise s’est taillée une place de choix sur la scène internationale…

    Rumors of War dans Barcode

    «Review», Barcode, 16 mars 2004
    mardi 16 mars 2004 Presse

    Italian duo Maurizio Martusciello and Filippo Paolini deliver their second album under the moniker, Metaxu. Rumors of War is a dark, deeply complex album, commenting on man’s bloody history of torture, murder & war. Crysallized samples burn their imprint onto bleak landscapes of wintery sound, whilst electroacoustic experimentation allows them the freedom to truly explore the tools of destruction via samples, scratching techniques and microscopic elements. Yet what saves Rumors of War from merely becoming a noise album, are the slices of elegant strings that throw layers of flesh and blood onto the inhumane, mechanical idealisms that lie at the albums heartbeat. 01041939 Alicant is extraordinarily moving, conjuring images of figureless marching soldiers striding through blasted landscapes, but watched by the heartwarming strings of an entity that still clings to life on behalf of all humanity. Likewise, the horror of 07121941 Pearl Harbour, washed over by deeply classical orchestral movements, is wonderfully crafted. There is no hiding here, Metaxu show the full horrific ugliness of the human condition through their compulsively imaginitive forays into sound; yet when they decide to offer that glimmer of love and hope, it lifts itself from the page magnificently. On 08031917 St. Petersburg, the whirring mechanical wheels of death-machines do all they can to rid, but fail to drown out the choiral chants of dead souls. Whilst, on 11092001 New York, nothing can stop the ominous build-up of the thunderous wings of destruction smashing into the two towers, the track ends in a solitary bleep of extinction, re-opening still fresh wounds.

    … slices of elegant strings that throw layers of flesh and blood onto the inhumane, mechanical idealisms that lie at the albums heartbeat.

    Yves Daoust, Marcelle Deschênes, Francis Dhomont dans Aligre FM, Dissonances

    «L’école de Montréal, 1/4», Bernard Girard, Aligre FM, Dissonances, 16 mars 2004
    mardi 16 mars 2004 Presse

    Bonjour, nous débutons aujourd’hui une série de quatre émissions consacrées à l’école de Montréal et, pour les deux premières à Francis Dhomont, un compositeur d’origine française qui joua un rôle déterminant dans le développement de cette école de musique concrète, bruitiste, acousmatique.

    Montréal n’a découvert la musique concrète que relativement tard. Le premier à avoir créé des musiques de bruit fut sans doute Norman McLaren, cinéaste expérimental qui dans les années 50 créa des musiques de ce type pour ses films, mais sans véritablement faire école.

    Lorsqu’on leur demande de chercher des ancêtres, les québécois citent plus souvent Hugh Le Caine, un ingénieur du son qui a inventé plus de vingt machines musicales que l’on peut aujourd’hui voir au musée. Ces machines, toutes analogiques, furent souvent pionnières et l’on peut regretter qu’elles n’aient pas eu plus de succès tant leur nom fait rêver. Ainsi, Le Caine inventa le premier synthétiseur de son qu’il appela «sacqueboute électronique». Ce beau mot «sacqueboute» n’est pas une invention d’un poète lettriste mais la reprise du nom d’un instrument né au 15ème siècle qui ressemble à un trombone dont il est l’ancêtre. Ce nom vient de sacquer qui veut dire tirer et bouter, qui veut dire pousser et il vrai que le jouer de trombone tire et pousse alternativement.

    Le Caine créa son propre studio de composition, mais son travail resta confidentiel jusqu’à la fin de ses jours, il est mort en 1977, à la veille de l’émergence de cette école de Montréal dont nous allons parler dans les semaines qui viennent.

    A la fin des années 70, la musique bruitiste se fait à Montréal pour l’essentiel dans un laboratoire de l’Université qui n’est pas très richement équipé. Quelques jeunes compositeurs, comme Yves Daoust ou Marcelle Deschênes, s’essaient à la composition, les yeux fixés sur la France où certains ont suivi des stages, au GRM de l’Ina, à Bourges. Ils commencent à s’organiser, créent une association pour favoriser le développement de ces musiques, pour les faire entendre et les éditer.

    C’est dans ce contexte que l’université de Montréal invite, pour une série de conférences, un français au parcours atypique: Francis Dhomont. Dhomont frise déjà les cinquante ans, puisqu’il est né en 1926. Musicien de formation classique, il a été l’élève de la célèbre Nadia Boulanger, de Charles Koechlin, l’un des compositeurs les plus intéressants et les plus novateurs de la première moitié du 20ème siècle, il s’est très tôt intéressé à la musique enregistrée qu’il a découverte tout seul, dans son coin, à l’époque même où à la radio Pierre Schaeffer inventait la musique concrète. Francis Dhomont explique cet intérêt précoce pour la musique des bruits par une expérience personnelle de l’aveuglement, de la cécité. Adolescent pendant la guerre, il a perdu un œil des suites, semble-t-il, des privations alimentaires et a du vivre de longues années sans pouvoir lire. A défaut donc de lecture, il a joué du piano, exploré cet univers des sons. S’il a découvert la musique concrète, Francis Dhomont ne l’a en fait que très peu pratiquée jusque dans les années 70. Parti dés le début des années 50 s’installer à la campagne, en Provence, il a du faire mille métiers pour survivre et ce n’est que dans les années 70 qu’il l’a redécouverte en participant à l’organisation d’un festival de musique qui lui avait confié la programmation des concerts de musique contemporaine.

    Appelé à Montréal pour faire des conférences, Francis Dhomont est sollicité pour devenir professeur à l’Université et pour y enseigner la musique électroacoustique. Ce travail lui permettra tout à la fois de former des étudiants, pendant les 16 ans qu’il est resté enseignant, il a formé plus de 200 musiciens, dont beaucoup se sont consacrés à la musique électroacoustique. Ce travail lui a surtout permis de se remettre à la composition. Ce qu’il a immédiatement fait, de manière originale. Sa première œuvre composée de 1979 à 1981 à Montréal, Sous le regard d’un soleil noir, tranche sur ce qui produisait à l’époque tant par sa longueur, l’œuvre dure près d’une heure, que par son ambition et par son projet. Il s’agit d’une exploration du monde de la folie, de la schizophrénie engagée à partir des textes de Ronald D Laing, textes que l’on retrouve, sous forme de citations plus que de bribes tout au long de cette pièce.

    Dans Le moi divisé, la cinquième de cette suite, il s’agit d’explorer le clivage, la fragmentation, la fissure, la fêlure, tout ce qui fait que le schizophrène est ce qu’il est. On aura remarqué le jeu sur le mot «individual» qui révèle en anglais en son cœur le verbe divide, diviser. Il y a là une allusion, volontaire chez un musicien particulièrement cultivé, aux célèbres jeux de mots de Lacan. Mais il n’y a pas que cela. Cette pièce faite de mots, de sons et de bruits, est aussi une œuvre musicale, une série de variations autour du si, note qui revient de manière obsessionnelle tout au long de cette composition [comme dans] Pétrification, réflexion sur le stade ultime de la schizophrénie, la catatonie: «il n’y a plus qu’un vide là où il y a eu quelque temps une personne». Dans cette pièce, on retrouve, comme dans d’autres parties de cette œuvre, des échos du Wozzeck d’Alban Berg. Cette très belle œuvre, originale tant dans forme que dans son projet, a tout de suite retenu l’attention. Elle a été donnée en France et primée dans des concours. On pourrait dire qu’elle a signé la naissance de cette école de Montréal. Pour la première fois, en effet, des amateurs se sont dit: il se passe quelque chose là-bas, de l’autre coté de l’Atlantique. Quelque chose qui n’est pas très éloigné de notre culture (le titre de l’œuvre, Sous le regard d’un soleil noir, évoque un poème de Gérard de Nerval que nous connaissons tous, la psychanalyse était à la fin des années 70 au sommet de sa gloire) et cependant différent tant dans la forme, c’est un mélodrame, au sens que les musiciens donnent à ce mot qui veut dire association de la voix parlée et de la musique, que dans le projet.

    Francis Dhomont aurait pu alors rentrer en France. Il a préféré rester au Canada. Et il l’a affiché dans une œuvre composée en 1981-1982: Points de fuite, titre qu’il faut entendre aussi bien dans sa dimension mathématique, géométrique que dans sa dimension plus personnelle de départ, de déplacement. On y reconnaît, à l’écoute, des glissements, des déplacements souvent rendus, de manière inattendue, par un traitement quasi-impressionnistes de la matière sonore. On devine dans cette œuvre comme un écho de certaines œuvres de Debussy.

    Points de fuite est le premier mouvement d’un cycle consacré à l’errance, qui reprend et explore plusieurs des thèmes liés à l’idée de voyage, l’embarquement, la fuite, la carte, le retour, l’abîme. Francis Dhomont a organisé son œuvre sous forme de cycles. J’ai cité le Cycle de l’errance, il y a également Forêt profonde, une œuvre construire autour des contes de fée et des travaux du psychanalyste Bruno Bettelheim, Les dérives du signe et Cycle du son qui est une célébration de la musique concrète, une exploration très personnelle de cet univers sonore, un hommage aux fondateurs d’un genre que Francis Dhomont envisage de manière radicale.

    Lorsqu’il est arrivé à Montréal dans les années 70, beaucoup de compositeurs voyaient leurs compositions musicales bruitistes comme un accompagnement, un supplément à d’autres œuvres. Yves Daoust, nous avons entendu en début d’émission, une pièce venait, de manière très significative du monde du cinéma, il avait longuement travaillé et s’était formé à l’Office National du Film. Dhomont a imposé l’idée que cette musique devait être entendue pour elle-même sans artifices, sans support, seule. Et pour marquer sa différence, il a introduit au Canada un mot, «acousmatique», que François Peignot et François Bayle avaient inventé, un peu plus tôt, à Paris, pour désigner ces musiques que l’on entend au travers de hauts-parleurs.

    Je dis inventé, mais en réalité, ce mot est ancien puisqu’il nous vient de Pythagore et désigne en grec la perception auditive (acousma). L’acousmatique est un «art du son proposé à l’oreille sans recours aux autres sens». Cette idée que la musique s’entend pour elle-même ouvre un espace aux citations musicales, à l’exploration d’une tradition, d’une culture. Et c’est ce travail du compositeur sur les œuvres de ses prédécesseurs que Francis Dhomont a entrepris dans plusieurs de ses œuvres, notamment dans ce Cycle du son.

    Objets retrouvés, composée en 1996, donc relativement récente, est un hommage à Pierre Schaeffer dont elle reprend, paraphrase l’une des toutes premières œuvres: l’étude aux objets. Un hommage qui, de manière assez caractéristique chez Dhomont, l’inscrit dans une tradition musicale plus longue. «A la fois lamento et marche funèbre, cette paraphrase de l’étude aux objets de Pierre Schaeffer n’est pas, nous dit-il, sans rapport avec le style du choral orné ou figuré. Trois voix (au sens contrapuntique du terme), élaborées à partir des éléments du premier mouvement de cette étude, viennent broder et habiter les durées prolongées des objets originaux qui constituent le «choral», quatrième voix de cette polyphonie. Le choix d’une forme classique si présente chez Bach n’est pas innocent lorsqu’il s’agit d’honorer la mémoire de Schaeffer: j’aime me persuader qu’il n’aurait pas été insensible à l’allusion.»

    Je voudrais terminer avec une œuvre qui illustre tout à la fois son rôle très particulier dans cette école qu’il a contribué plus que tout autre à développer et son intérêt pour l’histoire de la musique. Il s’agit d’une œuvre récente, elle date de 1997, composée d’un montage, collage de travaux de compositeurs canadiens qui ont souvent été ses élèves. On retrouve dans cette Frankenstein Symphony, des traces d’œuvres de Gilles Gobeil, Ned Bouhalassa, Christian Calon, Robert Normandeau, Stéphane Roy, etc. Il serait trop long de tous les citer.

    Francis Dhomont joua un rôle déterminant dans le développement de cette école de musique concrète, bruitiste, acousmatique.
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