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  • François Bayle dans Le Devoir

    «Akousma: Dans la météorologie sonore de François Bayle», Fabien Deglise, Le Devoir, 26 octobre 2013
    samedi 26 octobre 2013 Presse

    Le déterminisme, c’est aussi ça: né à Madagascar, l’électroacousticien français François Bayle, de passage cette semaine à Montréal pour le 10e festival des musiques numériques immersives, Akousma, a passé son enfance sur cette île de l’océan Indien, dans un environnement hostile où de la sensibilité aux sons autour de lui a dépendu pendant longtemps sa survie. «Le son est porteur de signification, lance-t-il. Dans un monde sauvage, cette signification est cruciale. Il faut la rechercher dans les moindres recoins, dans toutes les intensités, y compris les moins perceptibles, comme dans le mouvement d’un serpent, la vibration d’un insecte. C’est une question de survie.»

    Ceci explique un peu cela, mais également l’obsession de ce créateur d’envergure pour le détail, la complexité des assemblages sonores qui, au final, font toujours plus ou moins apparaître un peu la densité d’une forêt tropicale, la dureté de la nature, la complexité de l’adaptation aux éléments, mais également la poésie qui peut finir par se dégager de tout ça. «Ce sont des choses qui habitent ma pensée, tout cela nourrit les orages électriques qui forment cette pensée, pensée que j’essaye de mettre en phrase dans ma musique», ajoute l’artiste hors norme qui célèbre en 2013 le demi-siècle d’une carrière sonore, prospective, exploratoire et expérimentale particulièrement prolifique dans l’univers de l’acousmatique.

    Si loin, si proche

    Ce champ de l’expression artistique, avec ses modulations de fréquences électriques, ses sons de synthèse qui cherchent organiquement, dans un chaos apparent, à atteindre des points mélodiques, est à des années-lumière des tonalités musicales qui alimentent, avec leur paradoxale vacuité, les palmarès populaires. Mais il n’en est pas totalement déconnecté.

    L’écoute de 50 ans d’acousmatique, un coffret qui réunit en 15 albums et près d’une centaine de compositions cinq décennies de création de Bayle, ce pilier du Groupe de recherches musicales (GRM) de Pierre Schaeffer et élève de Karlheinz Stockhausen, en laisse entendre plusieurs preuves. Par fragments. Et ce, en laissant échapper ici une boucle sonore datant des années 60, un rythme des années 70, l’étrangeté d’une modulation datée de 1980, dont on trouve aujourd’hui plusieurs résonances dans des pièces musicales pop-électro contemporaines et grand public.

    Assis dans le petit salon feutré d’une auberge montréalaise, lui-même bercé par les sons de ville assourdis par une large baie vitrée, le compositeur ne s’en étonne pas, même si, dit-il, tous ces «succédanés» présents dans le corpus pop adulte-contemporain de ses explorations sonores passées ne l’intéressent pas vraiment. «Il faut des premiers, des explorateurs, qui finissent par baliser et aménager un territoire, lance-t-il. L’électroacoustique s’adresse à l’oreille naturelle en passant par des moyens techniques qui ne le sont pas. La finesse du matériau qui en découle touche davantage notre pensée et prouve en même temps que l’homme est capable de faire des choses extraordinairement inhumaines. L’électroacoustique a contribué à un énorme bouleversement. Qu’une partie de ces bouleversements soient absorbés par d’autres, médiatisés plus simplement et fassent boule de neige est une suite normale des choses.»

    Et il ajoute: «Nos avancées sont discrètes. Leur média à eux est plus puissant. Il pollue plus que nous.» Et du coup, on y fait plus attention.

    Écouter Bayle aujourd’hui permettrait donc de soupçonner un peu les lignes sonores des Bieber, Madonna, Timberlake, Lady Gaga et Marie-Mai de demain, mais également de se frotter à un compositeur qui, dans son hermétisme créatif, n’arrive pas vraiment à envisager cette contribution. «Les sonorités que l’on fait émerger créent un domaine public, c’est une évidence. Mais on n’a pas conscience de ce que l’on fait, ni de ce que cela va devenir.» Et ce n’est peut-être pas plus mal ainsi.

    Bruissement de violon et hommage à Stockhausen

    Il se défend, modestement, d’en être le géniteur, mais tout le monde autour de lui ne cesse de le répéter: le principe de l’Acousmonium, cet orchestre de haut-parleurs visant à rendre justice, sur scène, aux compositions électroacoustiques, c’est François Bayle qui est derrière. «Cette recherche de l’immersion dans le son, d’autres l’ont menée avant moi, tient-il à préciser. Je n’ai rien fait de plus que de poursuivre ce qui avait été fait, en mettant beaucoup de haut-parleurs dans un grand espace pour obtenir, dans un contexte d’écoute en groupe, dans une salle, cette immersion que nous avions en studio.»

    L’idée s’est cristallisée quelque part en 1974. Elle va s’incarner à nouveau samedi soir sur la scène de l’Usine C à Montréal, où le compositeur se prépare à présenter deux de ses créations: Les couleurs de la nuit, imaginée dans l’urgence en 1982 et dont il va offrir une version inédite retravaillée l’an dernier. Présentée comme un «bruissement violonistique», l’œuvre va côtoyer Univers nerveux, composition qui rend hommage à Karlheinz Stockhausen, compositeur allemand qui a guidé Bayle dans ses premières explorations sonores.

    Le créateur face à sa création

    De passage à Montréal, l’électroacousticien François Bayle, 81 ans, revient dans cette balado — https://soundcloud.com/lesmutationstranquilles/rencontre-avec-franc-ois-bayle — sur l’origine de son inspiration et parle de ses premières notes, de l’Acousmoniun (l’orchestre de haut-parleurs), de sa musique intérieure, de la scène électroacoustique de Montréal, des liens entre l’acousmatique et la variété et de ce qu’il ferait aujourd’hui s’il avait 20 ans.

    «L’électroacoustique a contribué à un énorme bouleversement. Qu’une partie de ces bouleversements soient absorbés par d’autres, médiatisés plus simplement et fassent boule de neige est une suite normale des choses.»

    David Arango Valencia, Magali Babin, Martin Bédard, Simon Chioini, Andrea-Jane Cornell, Martine H Crispo, Fünf, Émilie Mouchous, Matthew Schoen, Erin Sexton, Nick Storring dans Montréalistement

    «Akousma: premier contact», Normand Babin, Montréalistement, 24 octobre 2013
    jeudi 24 octobre 2013 Presse

    Le festival des musiques numériques immersives Akousma s’est ouvert hier soir avec un concert consacré aux nouvelles générations d’électroacousticiens et électroacousticiennes. Car oui, il y a enfin un peu plus de elles chez les compositeurs en général et en électroacoustique en particulier.

    Le concert s’ouvrait avec deux pièces de factures assez classiques des David Arango-Valencia et Martin Bédard. L’oreille a apprivoisé le large spectre sonore que représente le grand orchestre de haut-parleurs composé de plus de 40 enceintes. Bien entendu, les deux compositeurs s’en sont donnés à cœur joie, faisant circuler des trombes de sons d’un bout à l’autre de la salle, faisant tournoyer les glissades, les orages et les bruits d’avion. Au plan des sonorités, cela m’a semblé un peu trop près de ce qu’on peut entendre au cinéma. Sans le film. Une bonne structure dans l’écriture réchappait la donne et donnait à entendre une musique cohérente, deux véritable compositions. Les meilleurs moments arrivent souvent lorsque peu d’enceintes sont utilisées, lorsque des bruits semblent se mouvoir délicatement autour de notre tête. La partie aquatique de Burundanga d’Arango-Valencia m’a semblé très réussie en ce sens.

    Terminal Burrowing du Torontois Nick Storring nous a démontré toutes les possibilités de cet orchestre, toutes les nuances de l’expérience acousmatique. L’intégration de sons d’instruments acoustiques ajoute beaucoup de richesse au texte musical. Fort brillante donc au plan des sonorités, la pièce souffre d’un manque de plan et fait plus penser à un catalogue de sons qu’à une véritable musique organisée. À suivre…

    Le moment le plus fort de la soirée nous est venu avec le duo Schoen / Chioini. Droits devant l’audience, armés de leurs laptops, ils s’amusent et improvisent à partir d’une banque de sons et d’images une œuvre qui curieusement démontre un grand sens de la structure. Les images, en noir et blanc, ponctuent le rythme, imitent les sons dans leurs mouvements. Une véritable merveille de synchronisme de la part des deux performeurs. L’aspect vivant de la performance ajoute beaucoup d’intérêt à la soirée, et en fait la musique électroacoustique nous séduit bien plus facilement avec une touche humaine et performative.

    Toute la deuxième partie de ce (trop?) long concert était consacrée au quintette Fünf. Cinq filles qui bidouillent, triturent et manigances devant nous sur une grande table remplie d’étranges instruments. Réels ou inventés, cette panoplie d’appareils intriguent. Mouvements se veut une «chorégraphie gestuelle de matériaux sonores». À partir d’un schéma établi, les performeuses improvisent dans ce qui m’a paru une interminable démonstration de bibittes à sons. Quelques beaux moments, quelques idées de génie, mais aussi différents sons absolument insupportables, suraigus et ultrasons qui arrachent le tympan. Pas du tout convaincu de la pertinence de ce propos qui a toutefois été très longuement applaudi, je retourne au festival Akousma entendre maintenant les compositeurs séniors, voire mythiques tel François Bayle et vous reviens sur le sujet ce week-end.

    Monique Jean dans Le Devoir

    «Festival Akousma X: La poésie sonore d’une manifestation en cours», Fabien Deglise, Le Devoir, 22 octobre 2013
    mardi 22 octobre 2013 Presse

    La poésie peut être dans tout, y compris dans une foule d’indignés qui marchent dans une rue. En 25 minutes et avec le soutien de 42 haut-parleurs, la compositrice Monique Jean va d’ailleurs en faire la démonstration avec une nouvelle création sonore livrée, jeudi soir, en grande première, dans le cadre d’Akousma X, le festival de musiques numériques immersives qui, du 23 au 26 octobre, expose à Montréal sa 10e édition. Baptisée T A G, pour «Trottoir, Asphalte, Goudron», l’œuvre sonore s’inspire d’un certain printemps, comme pour mieux en extraire la musicalité de l’engagement.

    «En musique électroacoustique, on fait œuvre de poète, lance à l’autre bout du fil l’alchimiste des textures sonores. Engagée? Cette composition l’est, mais sans préméditation. Elle témoigne d’un moment de l’histoire récente. Elle reconnaît l’importance des mouvements citoyens, mais également le fait qu’ils changent des choses, transforment, et peuvent laisser des traces à bien des endroits», même dans une pièce musicale nourrissant le courant électroacoustique.

    Impressionniste et décalée plus que documentaire et incarnée, T A G, qui ne contient que des sons de synthèse et aucun son réel puisé dans une véritable foule, se veut la traduction sonore de l’énergie d’une manifestation, de son organisation chaotique et organique, de ses mouvements qui «partent toujours d’un espace vide, comme une place publique, qui se remplit doucement pour ensuite laisser la place à un déferlement, puis à une dispersion et à un retour au vide», dit l’artiste spécialiste des compositions brutes qui souvent explorent la place du corps dans l’espace.

    «La manifestation, c’est un geste direct et improvisé, dit-elle, et c’est l’esprit que je voulais conserver dans cette composition qui se dévoile comme des sons en train de se faire au moment où on les écoute. C’est brut, spontané, à l’image de l’objet qui en oriente la structure et l’organisation». T A G est présenté un soir seulement sur la scène de l’Usine C, où ce festival installe sa construction sonore de la réalité, et surtout son ensemble de propositions artistiques atypiques qui cherchent à faire entrer des images par les oreilles.

    Dans la programmation…

    Fünf. [Elles] sont cinq, de Montréal, et explorent l’assemblage de sons dans l’improvisation et la recherche de Mouvements, titre donné à leur nouvelle création présentée mercredi soir à 20h.

    Brunhild Ferrari. C’est une histoire d’amour, arrêtée en plein vol par la mort et qui se poursuit dans la musique. Huit ans après la mort de son mari, Luc Ferrari, l’artiste française présente Sons de Luc, composition reposant en partie sur le corpus dense laissé par son compagnon de vie et de création. Jeudi soir, à 20h.

    François Bayle. Sans doute le prince de l’électroacoustique, figure de proue du mouvement d’Acousmatique, membre de l’illustre Groupe de recherches musicales (GRM) et créateur des premiers orchestres de haut-parleurs, le compositeur et chercheur français vient, à 80 ans, résumer 50 ans de carrière en deux œuvres, Les couleurs de la nuit et Univers nerveux. Une visite rare. Samedi, à 20h.

    Continental Divide. Comprendre le territoire en partant à la rencontre des sonorités induites par ses bassins versants: voilà le projet un peu déstabilisant qui, dans les cinq dernières années, a occupé le temps et l’esprit de Christian Calon. La conséquence, elle, avec son image, est exposée dimanche soir à la Cinémathèque québécoise. À 16h et à 18h30.

    Baptisée T A G, pour «Trottoir, Asphalte, Goudron», l’œuvre sonore s’inspire d’un certain printemps, comme pour mieux en extraire la musicalité de l’engagement.

    François Bayle dans La Presse

    «Akousma reçoit François Bayle: entre harmonie et électroacoustique», Alain Brunet, La Presse, 20 octobre 2013
    dimanche 20 octobre 2013 Presse

    Akousma, qui se tiendra (surtout) à l’Usine C du 23 au 26 octobre prochains, demeure le plus pointu des festivals montréalais associés de près aux musiques électroniques et leur périphérie. Certains de ses créateurs invités, pourtant, sont à l’origine de toutes les pratiques créatrices sur ce territoire infini.

    Prenons l’exemple de l’électroacousticien français François Bayle, 81 ans, qui fut l’élève des compositeurs Olivier Messiaen, Pierre Schaeffer et Karlheinz Stockhausen et qui fut un membre incontournable du fameux Groupe de recherches musicales (GRM).

    Toujours alerte, la réplique généreuse et concise, Bayle est le doyen du prochain Akousma. Il y présentera deux œuvres à l’Usine C, sans compter une escale au Conservatoire de musique de Montréal où il se prêtera à une séance d’écoute et de discussion autour de sa musique — que résume d’ailleurs un superbe coffret de 15 CD: François Bayle: 50 ans d’acousmatique, sous l’étiquette de l’Institut national de l’audiovisuel (Ina).

    «Au fil des décennies, pose fièrement le musicien, cette pratique est entrée par tous les orifices de l’immeuble: porte, fenêtre, soupirail… La caractéristique propre de l’électroacoustique est d’avoir été associée à la musique contemporaine, ce qui n’est pas forcément une bonne chose… En tout cas, c’est notre histoire.»

    Le point de l’âge

    Inutile de souligner que l’octogénaire n’est plus au stade des bouleversements conceptuels.

    «Je suis marqué par mon âge, je reste dans une tradition. Au fond, j’essaie de m’inscrire dans une ligne qui part de notre ancêtre Edgard Varèse et qui, à travers Messiaen et Stockhausen, a mené à l’ouverture musicale vers cette «utopie spatiale». Dans mon cas, s’ajoute une caractéristique: je ne peux pas rompre avec l’oreille harmonique.»

    En cela, François Bayle signifie le refus d’exclure les notions d’harmonie ou mélodie de sa palette sonore. «Ma musique, soulève-t-il, est à la fois harmonique et électroacoustique. Je me définis souvent comme une sorte de techno-symphoniste en ce sens; je maintiens certains éléments du passé et j’y tiens beaucoup. Sinon, on se retrouve dans des musiques d’audition froide et grise.»

    Instrumentalisation

    Autre spécificité du compositeur: son rapport physique à la création électroacoustique.

    «Pour ce, j’utilise les ressources informatiques du traitement manuel: joystick, table graphique, crayon qui bouge sur une surface. Mes sons sont engendrés et transformés par des gestes manuels et non par l’activation de programmes informatiques. Hand made! Pour moi, c’est ce qui éveille ma surprise auditive. Ce qui m’excite, ce qui me donne envie de chercher et de trouver. Si je ne suis pas engagé physiquement, je reste froid. Il y a toujours un logiciel dans l’affaire, remarquez, mais il faut une terminaison nerveuse. Je crois à l’intelligence des mains.»

    En ce qui a trait à la diffusion de son travail, l’engagement physique est presque inexistant: le compositeur diffuse sa musique «en octophonie, c’est-à-dire en quadruple stéréophonie, espace étagé qui occupe le volume complet de la salle». Ce travail s’inscrit dans une pratique acousmatique, c’est-à-dire affranchie d’une intervention active de son créateur devant public — sauf les manipulations nécessaires à sa diffusion.

    À la recherche d’un public

    François Bayle dit venir présenter son travail au Québec pour la quatrième fois quatre décennies. Et il gagne toujours à être connu… ce qui l’agace visiblement.

    «Notre milieu, résume-t-il, a suscité beaucoup d’enthousiasme à ses débuts et s’est heurté progressivement à la généralisation d’outils qui étaient autrefois l’apanage de la musique électroacoustique; par la suite, plusieurs jeunes compositeurs n’y ont pas apporté leur énergie. La musique contemporaine, d’autre part, en a freiné l’invasion, l’a souvent vue d’un mauvais œil. Cet antagonisme est désuet, inutile.

    «Pourquoi, s’interroge le vétéran, les festivals électroacoustiques sont aujourd’hui les plus petits alors qu’ils furent les premiers, les plus forts et les plus riches? Ça me déçoit un peu. Mais ce n’est pas la faute de leurs organisateurs extrêmement dévoués, ni de leurs compositeurs inspirés. Le problème est d’un autre ordre. Le problème est social. Avec l’arrivée des moyens numériques faciles et légers, on ne trouve plus le temps de lire ou même d’aller au cinéma! Mais ça ne fait rien, il faut résister… tout en se réjouissant de la croissance phénoménale de la création musicale liée à l’électronique.»


    Dans le cadre du festival Akousma, François Bayle participera à une session d’écoute et de discussion le 25 octobre, 17 h, au Conservatoire de musique de Montréal. Il diffusera ses œuvres Les couleurs de la nuit (1986, 2012, stéréophonie) et Univers nerveux (2006, octophonie) le 26 octobre, 20h, à l’Usine C. Info: akousma.ca

    Je me définis souvent comme une sorte de techno-symphoniste…
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