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  • Julien Guillamat, Annette Vande Gorne in PAN M 360

    “Vous avez dit… résolument acousmatique!”, Alain Brunet, PAN M 360, March 15, 2025
    Saturday, March 15, 2025 Press

    Au Music Multimedia Room (MMR) de l’École Schulich de l’Université McGill, les compositeurs [français] Julien Guillamat et [belge] Annette Vande Gorne présentaient dimanche un ambitieux programme de musique électroacoustique, pas moins de 3 heures imaginées aux studios multiphoniques de Musiques & Recherches. Programme acousmatique plutôt classique d’entrée de jeu: formule qui, rappelons-le, exclut l’usage de compléments visuels au bénéfice des vertus intrinsèques de ce cinéma pour l’oreille.

    Figure centrale de ce programme, la compositrice Annette Vande Gorne a présenté, présente Vox Alia, un cycle de cinq pièces construites avec comme matériau principal la voix humaine qu’a conçu la compositrice électroacoustique et aussi cheffe de choeur de longue date, pour qui «la voix est le meilleur des instruments, le meilleur communicateur des sensibilités musicales».

    Sa série de 5 pièces sous la bannière Vox Alia, dont la première, Affetti, exprime tous les affects (affetti) admis dans la musique baroque, ceci incluant la voix traitée d’un pionnier de l’électroacoustique, Pierre Schaeffer, qu’Annette Vande Gorne a jadis côtoyé et retenu les précieux enseignements.

    La 2e, Cathédrales, se déploie sur la danse sacrée d’inspiration balinaise, sur un requiem catholique, sur la transe typique des cultures anciennes, aussi sur des extraits vocaux des initiateurs des pratiques électroacoustiques, soit Pierre Schaeffer et François Bayle qui furent parmi ses mentors. La 3e, Vox intima, se fonde sur un travail accompli avec feu le poète Werner Lambersy, un texte sur la création intime et les doutes qui traversent toutes têtes créatives. La 4e, Vox Populi, évoque les lieux populaires de l’expression vocale et aussi les lieux sacrés où la voix s’exprime à travers la prière. La 5 s’intéresse aux voix animales, on y routve des singes qui chantent pour de vrai et la nature qui revient en force.

    Entendu dimanche dans la meilleure salle au Canada pour ce genre d’exercice, le cycle Vox Alia révèlent de très grandes qualités. D’abord parce qu’il se fonde sur le plus vieil instrument de l’histoire humaine, la voix. La sensibilité de la compositrice et cheffe de chœur pour la voix se manifeste merveilleusement dans le traitement sensuel, circonspect et carrément brillant de son sujet. Qui cherche la voix humaine en bonne et due forme risque d’être déçu, cette charpente vocale ayant été passablement transformée, déconstruite, filtrée, reconstituée, recréée au service d’un environnement de création.

    Traits puissants, voix qui chantent le sacré, crient la transe, parlent, allèguent, babillent, grichent, grondent, sifflent, ronronnent, entonnent parfois des mélodies anciennes, produisent parfois du sens. L’esthétique ici mise de l’avant correspond au bagage actualisé des pionniers de l’électroacoustique dont s’est abreuvée, mais disons aussi que la compositrice use de plusieurs référents directs et identifiables pour le commun des mortels, ce qui en démontre l’évolution au fil du temps.

    Nous sommes ici dans un univers abstrait laisse se dégager peu de sens direct, peu de balises à laquelle s’accrocher, et donc un riche univers de sons dont la cohérence repose d’abord sur le ressenti de sa conceptrice et sa manière d’inviter le passé de la musique dans son présent et son avenir.

    En seconde partie de ce très long programme, on a pu absorbé le travail de Julien Guillamat, artiste et professeur en électroacoustique au Conservatoire de Mons où a longtemps enseigné Annette Vande Gorne. Dans le contexte d’échange Québec-Belgique, les Montréalais David Piazza et Ana Dall’Ara-Majek ont travaillé au studio Musiques & Recherches, tout comme Robert Normandeau l’ayant visité bien avant, puisqu’on en a diffusé une œuvre de jeunesse créée en 1987, en phase parfaite avec l’esthétique de l’époque. On comprendra que ce programme résulte de ces échanges menés par les artistes et chercheurs belges. Ce qui explique aussi la diffusion, en début de programme, d’une œuvre de feu Francis Dhomont, compositeur français ayant longtemps vécu à Montréal et ayant beaucoup accompli pour l’évolution de l’acousmatique au Québec.

    Ainsi, Julien Guillamat a d’abord spatialisé sa récente composition Altitudes, fondée sur les sons récoltés dans une station de ski des Pyrénées avec toutes les contradictions inhérentes à ce loisir réservé très majoritairement aux privilégiés. La trame narrative de l’œuvre ne renvoie pas systématiquement aux skis dévalant les pistes, mais joue plutôt sur cette tension / contradiction entre la nature montagnarde et les inventions humaines qui pourraient la pervertir. Encore là, il faut être mis au courant du projet de l’œuvre pour en reconnaître les matériaux et les rattacher à ce que suggère ce projet construit dans les règles de l’art électroacoustique. On aura aussi droit au deuxième mouvement de la Symphonie de l’étang, une œuvre sonore immersive du compositeur belge, paysage sonore inspiré de l’étang de Thau – sud de la France.

    Enfin, on pourra dire des œuvres de David Piazza et d’Ana Dall’Ara-Majek se sont rigoureusement inscrites dans le sillon de leurs hôtes, dans la manière de recueillir, générer électroniquement, traiter et réaménager les sons. Deux œuvres très abstraites, pleines d’ébullitions, fréquences lourdement exposées, bruits maximalistes, bourdons, sons de bestiaires et autres détails infimes.

    Enfin bref, un programme authentiquement acousmatique!

    La sensibilité de la compositrice et cheffe de chœur pour la voix se manifeste merveilleusement dans le traitement sensuel, circonspect et carrément brillant de son sujet.

    Annette Vande Gorne in PAN M 360

    «Écouter les yeux fermés»: la musique acousmatique selon Annette Vande Gorne”, Alexandre Villemaire, PAN M 360, March 15, 2025
    Saturday, March 15, 2025 Press

    Dans la foulée du concert présenté dimanche au Music Multimedia Room (MMR) de l’Université McGill, qui a plongé l’auditoire dans un écosystème sonore immersif de 3 heures avec des œuvres d’Annette Vande Gorne, Julien Guillamat, David Piazza, Ana Dall’Ara-Majek, Francis Dhomont et Robert Normandeau, PAN M 360 a posé ces quelques questions à Annette Vande Gorne, figure emblématique de la musique acousmatique. Un échange autour de son parcours, des liens artistiques qui unissent le Québec et la Belgique et de l’évolution de l’acousmatique.

    PAN M 360: Vous avez reçu l’enseignement de Guy Reibel et Pierre Schaeffer au Conservatoire national supérieur à Paris entre 1977 et 1980. Qu’est-ce qui vous avait attiré dans le médium de la musique concrète et acousmatique?

    Annette Vande Gorne: La découverte par hasard de musique concrète et acousmatique (Le voyage de Pierre Henry et Les espaces inhabitables de François Bayle) a provoqué un bouleversement complet de ma perception musicale: sensation de flottement corporel, formes abstraites en mouvement spatial, des blanches sur fond noir, dans mon imaginaire mental. La communication immédiate au-delà de toute connaissance spécialisée et barrière culturelle (par le biais des archétypes, des images iconiques et de leurs traces) qui conduit librement nos imaginaires personnels, m’a immédiatement fait dévier un chemin lisse et prévisible de musicienne classique et compositrice de musique instrumentale vers des sentiers plus rocailleux, mais novateurs, de la musique acousmatique: rien à voir, tout à imaginer.

    PAN M 360: Les liens entre la Belgique et le Québec dans le développement de la musique acousmatique sont importants et marqués par des rencontres importantes. Comment ces liens sont-ils nés et quels ont été leurs impacts?

    AVDG: Les mailles de ces liens ont été tissées grâce à Francis Dhomont, alors professeur à l’Université de Montréal et invité lors du premier festival «L’Espace du son» en 1984 à Bruxelles. Il avait instauré un atelier électroacoustique d’été à Arles auquel certains de ses étudiants participaient, et m’avait suggéré que l’un d’entre eux fasse une résidence dans le studio analogique Musiques & Recherches. J’ai choisi Robert Normandeau en 1987. Depuis lors, les liens se sont resserrés, notamment entre le Conservatoire royal de Mons où j’ai créé une section électroacoustique – maîtrise en composition acousmatique – et l’Université de Montréal dont cinq étudiants sont actuellement en résidence à Mons. Mais aussi des liens éditoriaux entre le label Empreintes DIGITALes de Jean-François Denis et 6 compositeurs résidant en Belgique. Enfin, et surtout, des liens d’échange et d’amitié se perpétuent grâce un constant va-et-vient de résidences, concerts, commandes et conférences entre Musiques & Recherches, quelques compositeurs belges et moi-même et des associations ou séries de concerts comme Réseaux, Akousma, Le Viver aujourd’hui, outre de nombreux compositeurs du Québec.

    PAN M 360: La voix, premier vecteur émotionnel et musical et support ancestral de toute communication, est à la base de votre cycle Vox Alia qui sera présenté en intégralité. Comment avez-vous décliné cet élément dans le traitement sonore de l’œuvre?

    AVDG: Toutes les strates ­– du son au sens, du cri au langage, du parlé au musical – sont explorées dans l’usage de la voix. La voix comme entité purement sonore convient particulièrement aux traitements électroacoustiques en studio, tout comme à la polyphonie spatiale. Reformer des chœurs virtuels et spatialisés dans tout l’espace du lieu de concert à partir de voix autonomes en est un exemple. La salle du CIRMMT au sous-sol du Pavillon de musique Elizabeth Wirth de l’Université McGill est d’ailleurs une merveille de précision sonore grâce à ses 66 haut-parleurs de très haute qualité. D’autres concerts acousmatiques y seraient tout à fait adaptés.

    PAN M 360: Comment qualifieriez-vous votre démarche de création? Quels sont les éléments qui vous inspirent en tant que compositrice, mais aussi en tant que chercheuse? La recherche est-elle toujours présente quelque part dans vos compositions?

    AVDG: La recherche est indispensable. Je ne peux imaginer la création novatrice sans un humus théorique qui la soutienne et la justifie. Merci en soi rendu à François Bayle, dont la recherche constante, elle-même basée sur ses lectures pertinentes, permet au genre particulier «acousmatique» d’exister sur des bases raisonnées. Je prolonge cela en intégrant ces réflexions dans un contexte musicalement plus large, sorte de pont vers la pratique appliquée au sensible. Et cela fonctionne! Actuellement, je rédige un traité de composition acousmatique.

    PAN M 360: La performance du 9 mars raconte un peu une histoire générationnelle également. La première partie présentera votre œuvre Vox Alia avec Vol d’Arondes de votre ami, le défunt compositeur Francis Dhomont, alors que la deuxième partie présentera des œuvres de compositrices et compositeurs qui ont été marqués par vos enseignements respectifs. Qu’est-ce qui vous marque dans la manière dont les jeunes compositeurs et compositrices abordent la composition aujourd’hui? Quelle évolution notez-vous?

    AVDG: La question est vaste et, me semble-t-il, ne peut être généralisée, car les environnements culturels sont différents par exemple entre Montréal, le Québec, et l’Europe, la France, la Belgique, etc. Évidemment, la technologie et ses évolutions (de l’analogique à l’intelligence artificielle) est générale et partagée par tous, mais son usage diffère, et dépend aussi de l’orientation des nouvelles générations d’enseignants. On quitte ici le monde de l’écoute pure vers celui des multimédias et des écrans, alors qu’en Belgique, grâce à la multiplicité des concerts spatialisés sur acousmoniums ou systèmes de haut-parleurs (il en existe 5 en Belgique) et des orchestres contemporains (6 en Flandre et Wallonie-Bruxelles), l’écoute seule est au centre de la pratique musicale.

    PAN M 360: Quels conseils donneriez-vous à des néophytes qui voudraient découvrir ou s’initier à la musique acousmatique?

    AVDG: Écouter, les yeux fermés! Intérioriser, concentrer son attention, se laisser conduire par des images mentales, cultiver sa mémoire.

    S’intéresser au répertoire (le site «électrodoc» [electrodoc.musiques-recherches.be] de Musiques & Recherches recense plus de 7000 compositeurs et 17500 œuvres; et electrocd.com compte une vaste électrothèque [electrotheque.com]. Commencer à enregistrer, casque sur la tête, tous sons qui l’attirent et l’intriguent, écouter les enregistrements, choisir et ne pas hésiter à effacer ce qui ne semble pas assez musical. Vivre heureux, passionnément. S’engager.

    Écouter, les yeux fermés! Intérioriser, concentrer son attention, se laisser conduire par des images mentales, cultiver sa mémoire.
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